Incendie de la mairie de Limoges : la gauche et les écologistes cloués au pilori médiatique (reporterre.net-22/10/26)

Le début de l’incendie de la mairie de Limoges, le 17 octobre. – © Élise Cabane / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

L’arrestation d’un militant écologiste après l’incendie de la mairie de Limoges a lancé un engrenage politicomédiatique de la droite et l’extrême droite. Sans preuve et en dépit des faits, ces détracteurs traitent de « terroristes » les défenseurs de l’environnement.

Par Justine GUITTON-BOUSSION

Un « potentiel terroriste ». Voilà comment des chroniqueurs de la chaîne d’extrême droite CNews ont qualifié, le 21 octobre, le militant écologiste et principal suspect de la police dans l’affaire de l’incendie de la mairie de Limoges (Haute-Vienne).

Depuis les mobilisations du 17 octobre, où 550 000 à 800 000 personnes sont sorties dans les rues partout en France pour dénoncer la vie chère et les conditions d’étude des lycéens, on assiste à une offensive politique et médiatique. Emmanuel Macron et le gouvernement de Sébastien Lecornu, ainsi que les partis politiques de droite et d’extrême droite, accusent pêle-mêle « l’ultragauche », « l’extrême gauche », La France insoumise (LFI), et désormais le mouvement écologiste radical, d’être à la manœuvre des dégradations et des pillages réalisés lors des manifestations. Sans preuve. Et même malgré la présence d’éléments qui réfutent ces théories.

À Paris, la procureure de la République a déclaré sur TF1 qu’elle ne pouvait « absolument pas confirmer » que les personnes interpellées appartenaient à « l’ultragauche ». Elle a indiqué que celles placées en garde à vue étaient « en grande majorité des gens peu connus », qui « gardent le silence et ne donnent pas de revendications politiques » — précisant toutefois que les individus ayant commis des dégradations n’ont pas tous été interpellés.

« On a des décisions politiques »

De quoi battre en brèche le récit du gouvernement et des partis de droite et d’extrême droite. « Les ultragauches, qui ont l’habitude de ces types d’événements, ont évité de se faire interpeller », balaie le ministère de l’Intérieur, interrogé par Mediapart.

Pire, cet article de Mediapart a révélé le 19 octobre qu’un commissaire des services du renseignement territorial (RT) affirme avoir eu pour consigne de cibler le parti de Jean-Luc Mélenchon dans ses notes. « Quand on nous demande texto d’écrire que c’est LFI qui est derrière le mouvement alors que c’est objectivement faux de l’avis général des RT, forcément on a des décisions politiques », a-t-il déploré auprès de ses collègues, dans des échanges écrits consultés par le média d’investigation.

Des policiers réfutent également les accusations de manœuvres de La France insoumise. « Je ne vois pas ce qu’a à voir LFI dans l’histoire de ce fiasco, déclare l’un d’eux dans l’article. C’est dangereux de politiser ainsi un échec aussi grossier et surtout de ne pas en assumer l’entière responsabilité. » Depuis le 17 octobre, Emmanuel Macron et le gouvernement de Sébastien Lecornu n’ont apporté aucune réponse politique aux revendications des manifestants.

Un militant écologiste arrêté en Haute-Vienne

Dans le cas de Limoges, le 17 octobre, la mairie a été incendiée lors d’un rassemblement de plusieurs milliers de manifestants, provoquant l’effondrement de son beffroi. Une enquête pour « destruction d’un bien par moyen dangereux en bande organisée » a été ouverte par le parquet de Limoges et confiée à la Division de la criminalité organisée et spécialisée de Limoges. La Sous-direction antiterroriste (Sdat) a également été saisie. Un premier suspect, Hodei C.D., a été arrêté le 20 octobre par le Raid. Il s’agit d’un militant écologiste de 34 ans.

Sans attendre les conclusions de l’enquête, qui vient à peine de démarrer, le maire de Limoges, Guillaume Guérin (Les Républicains), a dégainé. « Il est d’ultragauche et il est probablement le cerveau de cette opération, a affirmé l’édile devant les médias. La main de l’ultragauche dans cet incendie est avérée depuis le début. On ne détruit pas un bâtiment de deux siècles par les flammes avec une boîte d’allumettes et un briquet ».

Hodei C.D. est un militant dit fiché S — les fiches S (pour « sûreté de l’État ») sont un outil administratif de surveillance utilisé par le renseignement, qui regroupent les personnes faisant l’objet de « recherches pour prévenir des menaces graves pour la sécurité publique ou la sûreté de l’État ». Ce classement ne signifie en rien que les personnes fichées ont commis le moindre acte illégal.

« Présomption de culpabilité »

Le trentenaire a été condamné en 2026 par la cour d’appel de Limoges pour avoir giflé un policier lors d’une manifestation en 2024 contre un projet d’usine de pellets de bois à Guéret (Creuse). Il avait été relaxé en première instance. Selon la presse locale, il s’est pourvu en cassation, ce jugement n’est donc pas définitif. Outre cette mobilisation, Hodei C.D. a notamment participé à des actions des Soulèvements de la Terre, indique le journal Le Parisien.

Son père, également militant, a été condamné en avril à trois ans de prison avec sursis pour avoir participé à l’incendie des véhicules d’Enedis à Limoges en 2020, et pour avoir mis le feu à un émetteur et une antenne-relais dans la commune des Cars (Haute-Vienne) l’année suivante — un procès où Reporterre était présent. Il dénonçait le déferlement technologique de la 5G qui entraîne l’exploitation des ressources minières, au Congo notamment, ainsi que les entreprises du numérique qui « se font des millions sur notre dos » et empêchent « le débat démocratique ». Il y a une quinzaine d’années, la famille avait guidé un collectif d’habitants lancés dans une bataille pour défendre l’habitat léger, relate Le Monde.

Très vite, son profil de militant écologiste — et notamment sa fiche S — a été relayé par les médias. « C’est le bouc émissaire idéal », a déploré son avocat, Henri Braun, auprès du quotidien Libération. Il se désole que la fiche S de son client soit perçue comme une « présomption de culpabilité ».

« Rappelons qu’il s’agit d’un classement administratif, qui n’a aucun lien d’aucune sorte avec des condamnations pénales antérieures, précise-t-il. De ce que je sais de lui, c’est un garçon avec des convictions écologistes, proche de la nature, qui travaille le bois. » Le journal Le Populaire du Centre, qui est allé rencontrer son entourage, rapporte la description d’un homme « sans histoire », « attaché à ses convictions et déterminé à défendre ses causes ».

« L’image qui nous est renvoyée de H. [dans les médias] ne ressemble en rien au garçon sensible, proche de la nature et non-violent que nous connaissons », peut-on lire dans un communiqué envoyé aux journalistes de Reporterre, signé par « des parents, amis et voisins ». Ils estiment que les fiches S sont utilisées sur des « milliers de personnes qui luttent pour survivre, sauver le vivant et dont les combats sont criminalisés », et rappellent que « le parquet n’a pas à ce jour produit la moindre preuve de sa culpabilité ».

Accusations de « terrorisme » sur CNews

Un portrait qui n’a pas été partagé sur CNews, la chaîne qui appartient au milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré. Lors de l’émission « 100 % Frontières », le 21 octobre, les chroniqueurs ont immédiatement assimilé Hodei C.D. à un « potentiel terroriste ». « C’est un individu issu de la mouvance écologiste. Souvent on nous dit “les écolos c’est génial”, mais cet individu avait déjà participé à des opérations des Soulèvements de la Terre, qui avaient été dissous, mais le Conseil d’État avait bloqué cela », s’est offusqué Erik Tegnér, le directeur de la rédaction du média d’extrême droite Frontières.

En 2023, Gérald Darmanin, à l’époque ministre de l’Intérieur, avait demandé la dissolution des Soulèvements de la Terre après une manifestation contre une mégabassine en construction à Sainte-Soline (Deux-Sèvres). Une cinquantaine de gendarmes avaient été blessés. En parallèle, la répression policière menée par le ministre avait blessé 200 personnes — dont 40 gravement, deux d’entre elles avaient même dû être placées dans le coma — et traumatisé des centaines d’autres. Le Conseil d’État avait finalement annulé la procédure de dissolution, estimant qu’elle ne constituait pas une « mesure adaptée, nécessaire et proportionnée à la gravité des troubles susceptibles d’être portés à l’ordre public ».

Lire aussi : « Le pouvoir n’est pas aussi indigné par les néonazis que par Les Soulèvements de la Terre »

Qu’importe pour les chroniqueurs de CNews. Ne s’embarrassant ni de ce rappel, ni de la présomption d’innocence ni des conclusions de l’enquête dans l’affaire de la mairie de Limoges, les éditorialistes et invités ont estimé que « l’ultragauche », à laquelle le mouvement écologiste serait affilié, était « la menace numéro 1 » en France, « qui est même passée devant la menace islamique ».

« C’est quelque chose qu’on a retrouvé à Sainte-Soline, qui a commencé avec les zad, et aujourd’hui veut s’en prendre à des mairies, à des symboles de l’institution », a affirmé avec aplomb Erik Tegnér. Là encore, sans preuve, et en mélangeant une série de mobilisations différentes.

« Le corpus idéologique de ce jeune homme est exactement le même qu’on retrouve à LFI », a aussi déclaré l’auteur Laurent Obertone, sans préciser sur quoi reposaient ces accusations. La chaîne a seulement montré en quelques secondes des captures d’écran du profil Facebook du suspect, où apparaissaient un drapeau palestinien et des posts pour dénoncer les violences policières.

David Lisnard en roue libre

CNews n’est pas la seule à déblatérer des accusations de cet acabit. Dès le lendemain de l’incendie de la mairie de Limoges, bien avant la première arrestation du suspect, l’édile Guillaume Guérin a invité David Lisnard, président de l’Association des maires de France et candidat à l’élection présidentielle (Nouvelle énergie), à se rendre sur place. Là, ce dernier a déclaré que « le gardien de la mairie de Limoges […] [s’est retrouvé] face à tous ces excités, à tous ces terroristes. C’est-à-dire qu’ils utilisent la terreur à des fins politiques, comme le fait l’extrême gauche, avec des camps d’entraînement sur le territoire national, pas très loin d’ici, sur le plateau de Millevaches. »

Rebelote le 20 octobre, où il a déclaré au micro de RTL : « Comment on peut accepter d’avoir des camps d’entraînement terroristes sur le plateau de Millevaches dans le Limousin ? […] On a aujourd’hui un certain nombre d’ex-zadistes de Notre-Dame-des-Landes, de blacks blocs, y compris parfois qui viennent de l’étranger, qui se retrouvent dans certains villages […] où des individus se regroupent, s’entraînent à la guérilla urbaine. »

David Lisnard accuse toute une région, sans qu’aucune preuve n’ait été apportée sur l’existence de ces « camps d’entraînement terroristes », ni sur la participation — ou non — d’habitants du plateau à l’incendie de la mairie de Limoges. Le suspect Hodei C.D. n’habite d’ailleurs pas sur le plateau. David Lisnard stigmatise en outre cet endroit, connu pour être le lieu de vie de militants écologistes et de gauche promouvant un mode de vie plus autonome.

« Les camps d’entraînement, c’est un fantasme. Sur le plateau, je vois plutôt des gens qui font de la permaculture que des manipulateurs d’explosifs », plaisante un élu creusois interrogé par Mediapart. « Nous sommes nombreux et nombreuses à trouver hallucinant qu’un territoire et ses habitants et habitantes puissent être jetés en pâture de cette manière à des fins politiciennes, sans que personne ne relève jamais la gravité des propos qui sont tenus », réagit aussi un habitant du plateau, joint par Reporterre.

Toujours placé en garde à vue au commissariat de Limoges, Hodei C.D. est entendu par les enquêteurs. Il est présumé innocent dans l’attente de son possible défèrement devant un juge d’instruction.

Source: https://reporterre.net/Incendie-de-la-mairie-de-Limoges-la-gauche-et-les-ecologistes-cloues-au-pilori-mediatique

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