
Le parti d’extrême droite a réaffirmé ces derniers jours son intention d’interdire le port du foulard islamique dans l’espace public. Les débats qui ont suivi ont rappelé l’idéologie profonde du mouvement, comme son incompétence en matière législative.
Par Florent LE DU
Le totem est-il en train de se retourner contre le RN ? Pour lancer sa campagne présidentielle, le parti d’extrême droite a choisi de relancer une de ses paniques morales en stigmatisant le port du voile islamique. Dimanche, sur BFM TV, le député Jean-Philippe Tanguy a affirmé qu’avec Marine Le Pen au pouvoir, celui-ci serait interdit dans l’espace public, pour tout citoyen.
« S’il y a des femmes qui portent le voile alors qu’il est interdit, elles auront une amende », a-t-il détaillé, avant d’affirmer que, selon lui, « derrière ce symbole, ce n’est pas seulement une liberté vestimentaire, c’est une idéologie qui est contraire à ce que la France a porté depuis des années ». Jean-Philippe Tanguy réactive ainsi la confusion entre Islam et islamisme et entend « libérer les femmes musulmanes » en prononçant une interdiction vestimentaire.
« Ces gens-là sont les ennemis de la République »
Cette sortie constitue surtout, pour l’extrême droite, une manière de placer au centre du débat public un de ses thèmes favoris, en plus de flatter ses soutiens historiques, avec une mesure identitaire. « Le RN est motivé par deux lignes stratégiques : la radicalité d’un côté, pour maintenir sa base, et la normalisation de l’autre, afin de capter un électorat au-delà de cette base, observe Sylvain Crépon, docteur en sociologie à l’université Paris-Nanterre. Ils jouent sans cesse sur les deux tableaux. Remettre en avant cette proposition a probablement pour but de ressouder la base électorale autour de Marine Le Pen. »
Car l’interdiction du port du voile dans l’espace public est défendue depuis 2012 par la cheffe de file de l’extrême droite. Pourtant, rarement les cadres lepénistes sont apparus aussi fragiles que ces derniers jours, au moment de défendre cette mesure discriminatoire et contraire à la laïcité.
À l’image de la députée Edwige Diaz, restée sans voix face aux questions de l’eurodéputé PS François Kalfon, lui demandant comment policiers et gendarmes feront pour distinguer les femmes portant un voile islamique de celles arborant un foulard catholique, juif, ou simplement esthétique. « Cela veut dire que vous sanctionnerez les femmes qui se couvrent les cheveux en fonction de leur origine ou en fonction de leur faciès », a poursuivi le socialiste, comblant l’absence de réponse de son interlocutrice.
oujours sur le plateau de BFM TV, Julien Odoul n’a rien trouvé de mieux à répondre que « vous soutenez les Islamistes » à l’avocat Arié Alimi, qui a démontré méthodiquement en quoi cette proposition constitue une « provocation à la discrimination religieuse ». « La ligne républicaine est celle qui protège toutes les personnes qui expriment leurs croyances et qui ont une liberté de conscience. À partir du moment où on vise spécifiquement une religion et une expression religieuse, on met à bas la République. Ces gens là sont les ennemis de la République », a insisté l’ancien membre de la Ligue des droits de l’Homme à propos du RN.
Frictions internes
Parce qu’elle nécessite de saccager l’État de droit, qu’elle contrevient au principe de laïcité édicté par la loi de 1905 mais aussi car, moralement, elle reste inacceptable, la proposition du RN a massivement été battue en brèche, y compris par une droite qui a pourtant joué la surenchère sur ce sujet ces dernières années.
« Le RN s’en sort bien lorsque ses idées sont assez floues, assez abstraites, sur l’immigration, le droit du sol par exemple, observe Sylvain Crépon. À partir du moment où il donne une proposition concrète, il tend le flanc pour se faire battre. Ici, les contradictions philosophiques et historiques avec les fondements mêmes de la laïcité à la française sont criants. C’est quelque chose qui n’a pas été anticipé. On voit là que c’est un parti qui a toujours du mal à se professionnaliser. »
La séquence n’a pas été maîtrisée par un parti dont les frictions augmentent en interne. Dimanche, Jean-Philippe Tanguy a affirmé que la mesure d’interdiction du port du voile a été tranchée en interne. Pourtant, quelques heures plus tard, le porte-parole du RN Andrea Kotarac l’assurait : « Il n’y aura pas d’amendes forfaitaires sur des femmes voilées au lendemain de l’élection. »
Une friture sur la ligne qui a particulièrement mis mal à l’aise Jordan Bardella, qui a renvoyé la question à l’organisation d’un référendum. À la manière de Marine Le Pen, qui en 2022, une semaine avant le premier tour, faisait volte-face, en disant « laisser au soin du Parlement » la question de l’interdiction du voile.
Finalement, en remettant cette mesure – abandonnée par Jordan Bardella en 2024 – dans le programme du RN, le parti d’extrême droite a rappelé à la fois ses fondements racistes et son incompétence à bâtir une proposition de loi pourtant réfléchie depuis une dizaine d’années. Tout en ouvrant de nouveaux fronts au sein du mouvement.
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