«Je l’ai trouvé par terre à côté des serres» : les canicules laissent les paysans KO (reporterre.net-20/07/26)

Dans les serres, « ça dépasse les 50 °C, alors je ne mets pas de thermomètre, c’est psychologique », avoue Alexis, maraîcher à la ferme de l’Âne arrosé. – © Sylvain Lapoix / Reporterre

Dans les Deux-Sèvres, les malaises se succèdent chez les paysans et paysannes qui tentent de sauver des cultures mises en danger par la chaleur. Au fil des canicules, ils voient leur santé physique et mentale se dégrader.

Par Sylvain LAPOIX

Saint-Pardoux-Soutiers (Deux-Sèvres), reportage

Fin juin, au cœur de la deuxième canicule. Vigilance rouge dans les Deux-Sèvres : il fait 40 °C à l’ombre des chênes noueux du bocage. « Mon collègue Valentin voulait partir en congés en juillet, préparer les plants comme si de rien n’était, se souvient Alexis, son collègue maraîcher à la ferme de l’Âne arrosé. Je l’ai trouvé par terre à côté des serres : il s’était allongé et aspergé d’eau quand il avait senti le malaise venir. » Valentin a pu se relever, se reposer, partir en vacances. Mais Alexis reste amer : « Les médias et les politiques ne parlent que de pertes économiques, alors que des gens tombent. »

Dans les champs, dans les serres et dans les étables, les histoires comme ça s’accumulent comme la fatigue depuis le début des canicules. Si la plupart des départements connaissent actuellement un répit, hormis ceux du Sud-Est, les conséquences risquent de se faire sentir à long terme.

Dans un sondage interne à la Confédération paysanne qu’a pu consulter Reporterre, les adhérents et adhérentes du syndicat agricole répètent comme un écho les effets sur les corps et les esprits d’une chaleur qui ne cesse pas : « deux malaises cette semaine », « fatigue extrême », « et que dire de notre santé mentale ? » Un adhérent d’Auvergne-Rhône-Alpes avance un diagnostic : « burn out climatique ».

Plus de 50 °C dans les serres

À dix minutes de tracteur de Parthenay, la ferme de l’Âne arrosé apparaît à première vue comme un refuge contre ces chaleurs hors norme : petits vallons, grands arbres, quelques étangs brillent derrière des haies d’un vert profond. Pourtant, quand la chaleur a fondu sur le bocage, tous les espaces du travail agricole et de repos sont devenus des fours : les champs, les hangars, la caravane qui fait office de bureau et de cuisine, les vieilles maisons mal isolées… Le seul lieu climatisé, c’est le tracteur, « mais la porte est cassée ! »

« Nous sommes dans la chaleur tout le temps, il n’y a pas de répit, constate Amandine, éleveuse bovine. Je m’en suis rendue compte en allant faire abattre une génisse : j’ai passé l’après-midi dans les frigos, je suis sortie en pull par 40 °C et ça allait. Mon corps avait refroidi, je supportais de nouveau la chaleur. » Dans les serres, « ça dépasse les 50 °C, alors je ne mets pas de thermomètre, c’est psychologique », avoue Alexis.

Amandine a senti monter le malaise dans le champ, alors qu’elle emmenait de l’eau aux vaches en plein cagnard : «  mal à la tête, hyper fatiguée, des fourmis dans les jambes  ».

Toutes et tous sentent les symptômes monter jusqu’aux signaux d’alerte. « J’ai su que j’avais eu un coup de chaud quand j’ai réalisé que je ne suais plus : mon corps n’arrivait plus à se refroidir, se souvient Rémi, maraîcher dans le sud du département. J’ai failli m’évanouir à table, j’ai mis deux jours à m’en remettre. Ça va mieux mais, certains matins, je sens mes bras qui me brûlent : on bouffe notre capital santé. » Amandine a senti monter le malaise en plein champs, alors qu’elle emmenait de l’eau aux vaches en plein cagnard : « mal à la tête, hyper fatiguée, des fourmis dans les jambes ».

2 500 choux perdus en deux heures de sieste

Pour prévenir les accidents, tout le monde se débrouille : Amandine va aux vaches au lever du jour, Alexis multiplie les microsiestes… « Mon salarié ne doit plus aller sous les serres après 11 heures, indique Rémi. Si tu tombes, t’es seul, tu meurs. » Interdits par la préfecture de 12 heures à 20 heures, les travaux des champs d’Amandine sont reportés en soirée et jusque tard dans la nuit : « C’est difficile à expliquer aux enfants : tu mets ta vie de côté pour sauver ta ferme. »

L’idée de consulter un médecin ne les a même pas effleurés tant un moment d’inattention ou d’absence se paie cher. « J’ai eu le malheur de faire deux heures de sieste parce que je me sentais mal : j’ai perdu 2 500 choux, soupire Rémi. Nos cultures ne nous donnent pas le droit au répit. » Dans les prés grillés, Amandine doit amener du foin pour ses bêtes pourtant habituées à l’herbe. Au plus chaud de la journée, Alexis devait relancer l’arrosage toutes les deux heures : « C’est la charge mentale de l’arrosage : il faut y penser tout le temps, passer à minuit… pour ne pas tout perdre. »

« Nos cultures ne nous donnent pas le droit au répit »

Aux inquiétudes économiques s’ajoute le spectacle apocalyptique d’une nature qui souffre : des chênes centenaires qui agonisent, des hérissons trouvés grillés sous les bâches, des hirondelles mortes par tas au pied des hangars… « Je vois les mares sèches, je pense aux tritons qui y vivent, avoue Amandine. On est écolo, ça nous affecte. »

Par SMS, la Mutualité sociale agricole (MSA) [le régime de sécurité sociale des agriculteurs] a indiqué un numéro vert, notamment pour la souffrance psychologique. « Tu appelles et personne ne te répond, soupire Martial, paysan sur la ferme. Le quotidien du maraîcher en été, c’est être fatigué. Mais là, on est début juillet. » Et Amandine de conclure d’un ton sombre : « On est censées faire ce boulot jusqu’à 67 ans. C’est hyper dangereux. »

Contactés, la MSA et le ministère de l’Agriculture n’ont pas répondu à nos sollicitations.

Source: https://reporterre.net/Je-l-ai-trouve-par-terre-a-cote-des-serres-les-canicules-laissent-les-paysans-KO

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