
D’une durée de 9 mois, pour les moins de 25 ans, rémunérée au Smic : avec sa « conscription écologique », La France insoumise propose qu’une « garde régionale » vienne aider lors d’incendie ou d’inondation. Une logique militaire qui peut étonner.
Par Nicolas CELNIK
Pour faire face aux bouleversements environnementaux actuels, La France insoumise (LFI) promet de sortir les grands moyens : le 23 août, lors de son discours de clôture des universités d’été du parti, Jean-Luc Mélenchon a annoncé son intention de mettre en place une « conscription écologique ». « Nous envisageons une garde régionale de la sécurité civile, a développé le candidat insoumis à l’élection présidentielle, notamment pour être certain de pouvoir venir en renfort efficace des équipes permanentes dans les épisodes de crise. Une garde constituée par conscription. Pourquoi la conscription écologique ? Pour garantir de pouvoir mobiliser en masse une réserve nombreuse et formée. »
Cette conscription, nous détaille Hadrien Clouet, député LFI de Haute-Garonne, aurait une durée de neuf mois, concernerait les jeunes de moins de 25 ans, et serait rémunérée au salaire minimum (Smic). « On a besoin d’avoir des gens formés face aux inondations ou aux mégafeux : il s’agit de répandre ces qualifications dans l’ensemble du corps social pour pouvoir réagir aux événements extrêmes », explique le député.
9 mois, pour les moins de 25 ans,
rémunérés au Smic
La participation ne se ferait pas qu’au sein des institutions de l’État : les insoumis prévoient que, sur les neufs mois, un ou une participante puisse bénéficier de différentes formations ou rejoindre des associations d’intérêt général — qui verraient arriver des cohortes de volontaires rémunérés par l’État. La conscription des insoumis implique aussi un bilan de santé, une révision des capacités de lecture et de calcul, et une formation au permis de conduire. Et il ne s’agirait d’une conscription que de nom, insiste le député, puisqu’« elle respecterait entièrement l’objection de conscience », autrement dit le fait de refuser de participer au dispositif.
« Il s’agit d’une intuition de long terme : on a toujours été convaincus que, pour faire face aux grands défis de la société, la conscription est une option, précise Hadrien Clouet. Or, le grand défi actuel, c’est le secours collectif et la protection civile et écologique du territoire. »
En effet, l’idée n’est pas nouvelle : lors de l’élection présidentielle de 2022, Jean-Luc Mélenchon proposait déjà une « conscription citoyenne », globalement sur les mêmes caractéristiques (neuf mois, payés au Smic, sans dimension coercitive). Dans une note de blog d’avril 2020, le leader insoumis évoquait un principe de « volontaire inversé » pour en déterminer les contours : « Tout le monde y va, sauf ceux qui expriment explicitement leur refus motivé. »
Vers une militarisation de la sécurité civile ?
« Le mot “conscription” sous-entend un dispositif obligatoire, et renvoie à une logique militaire », s’étonne de son côté Adrien Estève, professeur à l’université Clermont-Auvergne et spécialisé sur les liens entre défense et écologie. Le chercheur a étudié plusieurs dispositifs similaires, comme les volontaires qui s’engagent dans la réserve de la Garde nationale des États-Unis pour participer à l’effort contre les aléas climatiques. Il constate une tendance dans la plupart des États contemporains : les militaires sont de plus en plus souvent mobilisés pour faire face aux catastrophes naturelles.
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En France, on peut se souvenir du déploiement du 1er régiment étranger de génie, de la Légion étrangère, lors de la tempête Alex à l’automne 2020 ; ou, cet été encore, face aux mégafeux, des 1 500 militaires déployés dans le Sud-Ouest, apportant avec eux de précieuses capacités logistiques (bulldozers, support aérien, etc.). « Le fond du débat concernant ces pratiques, expose Adrien Estève, c’est de se demander si l’on souhaite aller vers une militarisation de la sécurité civile, ou si l’on préfère favoriser un modèle citoyen [qui n’est pas motivé par l’État]. »
Pour le chercheur, l’idée d’une conscription écologique soulève principalement deux enjeux. D’abord, la possibilité de « démocratiser la sécurité civile » pour en faire un enjeu de société, et ne pas concentrer les capacités de faire face aux événements climatiques entre les seules mains des experts de la sécurité civile. De ce point de vue, l’idée d’une formation de l’ensemble des citoyens est « très positive », note Adrien Estève. L’autre enjeu est d’augmenter la résilience des communautés locales, ce qui peut « passer par des associations, ou par des référents nommés pour accompagner les citoyens dans les bons réflexes », poursuit Adrien Estève.
Dominations de genre, militaires et capitalistes
Pour certains acteurs de l’écologie politique, marquée par une longue tradition antimilitariste, la proposition insoumise a été accueillie avec prudence. Vincent Rissier, militant à Révolution permanente et auteur de l’essai Contre l’écologie de guerre (La Dispute, 2026), qui rappelle que la « conscription » était précédemment détaillée dans le livret Défense du programme insoumis, se montre assez sévère : « La conscription citoyenne, avec l’imaginaire qu’elle véhicule, et le fait qu’elle intègre une composante militaire, vient s’inscrire dans la dynamique de militarisation en cours. »
Vincent Rissier évoque par exemple l’intervention de Nicolas Brault, ancien capitaine de la Légion étrangère, qui établit au micro de France Inter un parallèle entre l’engagement dans le giron militaire et l’engagement des militantes et militants de la Génération climat : dans son intervention, le militaire précise que pour s’engager, « il faut être capable de mettre derrière soi sa propre philosophie […] pour être autour d’un projet commun ».
Pour Vincent Rissier, la conscription écologique « cherche à donner des débouchés aux dynamiques de solidarité par en bas qui ont existé face aux incendies, mais en les inscrivant dans le giron de l’État et en les vidant de leur contenu le plus subversif ».
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Les chercheuses féministes Louise Arimatsu et Christine Chinkin, elles, se sont interrogées sur l’effet que produisent les discours sur les catastrophes environnementales. D’après elles, qualifier une « crise » de « menace pour la sécurité » normalise le recours aux forces armées et aux logiques militaires, et détermine les acteurs perçus comme les plus légitimes pour intervenir (la police et l’armée), tout en marginalisant d’autres formes de réponse — celle de la société civile organisée, des organisations de femmes, etc. « Les crises révèlent à chaque fois l’entrelacement des structures de domination de genre, militaires et capitalistes », soulignent-elles dans Gendered Peace Through International Law (Bloomsbury Academic, 2024).
De son côté, Hadrien Clouet « conteste » le rapprochement avec la sphère militaire, et rappelle ne « pas être favorable » à l’encasernement. « On est plutôt sur l’idée d’une coordination centralisée, et on n’a pas de problème à estimer que l’État doit s’impliquer dans la sécurité civile », oppose le député insoumis.
Et d’ajouter un élément au débat : jusqu’à son abolition par Jacques Chirac en 1997, le service militaire était orienté vers la défense nationale, car « la condition pour vivre-ensemble et que la société se développe était la défense aux frontières » ; mais, souligne le député, la condition du vivre-ensemble aujourd’hui, « c’est aussi d’avoir un pays qui s’adapte à la nouvelle donne environnementale ».
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