
Par Benjamin König
Entretien avec Jone Passa-Sociologue et directeur de l’association de protection de l’enfance, de la jeunesse et des adultes en difficulté (Apej)
Quelle analyse faites-vous des enjeux de ces élections ?
Beaucoup pensent que c’est la fin des accords et le début d’autre chose, mais il y a toujours une attente de comprendre ce qui s’est passé depuis trois décennies. A-t-on réalisé pleinement l’accord de Nouméa ? Je reste dubitatif sur les effets réels, notamment du côté des politiques. Qu’ont-ils compris de la philosophie de cet accord ? Était-ce une phase de construction ?
Des gens ont utilisé le terme de « rééquilibrage », mais il n’y a toujours pas d’équilibre. Nous sommes dans un rapport colonial qui reste très prégnant. Avec des normes qui ont beaucoup impacté les gens via une administration très forte. Les politiques considèrent que l’accord de Nouméa est un contrat social, mais celui-ci s’est fait par l’ordre administratif et non politique. Cela favorise la déresponsabilisation et génère de la frustration et de l’incompréhension.
Vous évoquez l’accord de Nouméa, un processus inédit mais inachevé de décolonisation. Il parlait d’un « destin commun ». Or cette société multiculturelle reste très divisée.
Le destin commun demeure un vœu pieux. Le paradoxe de ce pays rend nostalgique, notamment du côté des Européens, qui disent « avant, c’était bien, on se parlait » – ce qui n’est pas tout à fait vrai. Les Kanak, eux, sont persuadés que la phase de reconnaissance a été actée par les accords. Or, elle n’existe pas.
Les premiers combats menés par les enseignants pour intégrer cette culture n’ont pas abouti. Les gardiens de l’école dite coloniale ont maintenu ce rapport, favorisé par des Kanak qui ont été trompés par l’idée de la réussite scolaire qui engendrerait une réussite sociale et professionnelle.
Mais un parcours brillant ne vous donne pas accès à des postes de responsabilité, si ce n’est dans l’administration, et encore. D’où la fuite de beaucoup de cerveaux kanak, qui préfèrent monnayer leurs compétences ailleurs. Quand vous aurez des Kanak responsables RH, par exemple, on aura franchi un cap. Dans les faits, il n’y a pas de processus de décolonisation.
N’estimez-vous pas que des politiques publiques, menées entre autres par les indépendantistes, pourraient permettre d’avancer sur ces sujets ?
Dans le tissu associatif, j’expérimente l’incompétence des politiques, y compris indépendantistes. Nous, on fait de la protection de l’enfance. 95 % des enfants suivis sont kanak. À quel moment les politiques menées par les provinces ou le gouvernement ont-elles fait avancer les choses ?
Comment décririez-vous les inégalités, notamment pour la jeunesse ?
Le premier élément, c’est une mauvaise répartition des richesses. Mais il existe aussi une inégalité propre à la société kanak. Dans cette société statutaire, ceux qui n’ont pas accès à la terre pour pouvoir s’installer n’en ont pas la possibilité. Il y a une réforme à faire pour redonner une place à tout le monde. C’est une condition pour être un contre-pouvoir aux inégalités créées par le système colonial. Là, on ne fait que nourrir ce système.
Le cap de la pauvreté a été dépassé, aujourd’hui on est sur la misère, et la santé sert de révélateur. Il existe un problème d’obésité, alors qu’on a encore la chance de manger les produits de notre terre. Il s’agit de la colonisation de l’assiette. L’âge moyen du décès est de 62 ans pour les Kanak et de 82 ans pour les Européens. On a une prévalence des maladies infectieuses qui est celle de pays en guerre ou du tiers-monde.
Quelle lecture faites-vous des soulèvements de mai 2024 ?
C’est une accumulation de frustrations. Ces événements ont montré les lacunes du mouvement indépendantiste pour structurer un discours. Ils ne connaissent pas cette jeunesse kanak urbanisée, qui vit dans la misère et un rapport de force permanent avec le système colonial. Ils ne viennent pas des tribus, ils sont les enfants des troisième et quatrième générations de travailleurs kanak venus s’installer à Nouméa. L’entité kanak n’est pas uniforme. On leur reproche souvent de ne pas connaître l’histoire de la lutte, mais ça n’est pas leur réalité.
Contrairement aux années 1980, c’est dans les quartiers nord de Nouméa que les protestations ont explosé. Pourquoi ?
On considère souvent que les quartiers nord de Nouméa sont des quartiers populaires, mais c’étaient les premiers lieux de la bourgeoisie kanak et océanienne. Les constructions sont celles de la SLN (Société Le Nickel, la mine et l’usine historique de nickel, NDLR) et de l’administration. Les entreprises étaient paternalistes, la SLN assurait le lien social. On ne sait plus trop ce que cette jeunesse revendique.
On leur a monté des PME, on les forme sur le tas. Mais on se heurte à une réalité : elle n’a plus une conscience de soi. Et je pense que le manque de discours structurant des politiques y est pour quelque chose. Il y a une colère vis-à-vis du manque de considération, des logements dégradés… On doit leur dispenser une formation politique et professionnelle.
Vous n’êtes pas tendre avec les responsables indépendantistes. N’omettez-vous pas le rapport de force avec une droite dure qui n’a jamais voulu s’intéresser au monde kanak ?
La question est de savoir comment on se décolonise, en mettant nos richesses en partage. Les autres, en face, on sait qu’ils ne changeront pas, donc je ne parle jamais d’eux. Ils défendent une économie de comptoir, avec la complicité du gouvernement qui exonère les gens de l’impôt.
On est dans un système qui consiste à appauvrir le pays. Pour nous, il s’agit de proposer une politique et un projet pour faire venir tout le monde. Beaucoup de non-Kanak sont ouverts à l’indépendance, mais ce qui manque, ce sont des leaders qui expliquent la réalité du pays.
