
Washington va permettre à Riyad d’enrichir de l’uranium pour son programme d’énergie nucléaire. Une annonce qui survient alors que les hostilités ont repris entre les États-Unis et l’Iran et que les Houthis du Yémen ont annoncé vouloir mettre en place un blocus maritime contre la pétromonarchie.
Par Pierre BARBANCEY
Donald Trump a approuvé un accord avec l’Arabie saoudite qui pourrait potentiellement doter le royaume de capacités d’enrichissement d’uranium pour son programme nucléaire civil. L’accord, d’une durée prévue de trente ans, devrait également impliquer des entreprises américaines dans le développement du programme. Plus important encore, il pourrait permettre la construction d’une usine d’enrichissement d’uranium en Arabie saoudite.
Une annonce qui survient alors que les hostilités ont repris au Moyen-Orient entre les États-Unis et l’Iran. Une guerre déclenchée par Washington et Tel-Aviv, notamment pour anéantir la capacité de Téhéran à développer une arme nucléaire, malgré ses affirmations selon lesquelles son programme d’enrichissement nucléaire était pacifique.
L’accord devrait être soumis au Congrès des États-Unis dans les prochains jours, mais son approbation n’est pas nécessaire pour qu’il soit entériné. Déjà, des parlementaires américains, républicains et démocrates, ainsi que des responsables israéliens ont exprimé leur opposition à tout projet nucléaire civil pour l’Arabie saoudite, craignant qu’il ne serve finalement à développer des armes du même type.
Une alliance qui bat de l’aile avec la guerre en Iran
Les experts en matière de non-prolifération préviennent en effet que toute centrifugeuse en rotation en Arabie saoudite pourrait ouvrir la porte à un éventuel programme d’armement pour le royaume. Le prince héritier Mohammed Ben Salman a suggéré qu’il pourrait effectivement poursuivre un tel objectif dans le cas où Téhéran obtenait une bombe atomique. Si l’Arabie saoudite est membre de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), l’accord ne devrait pas inclure le protocole additionnel de l’AIEA, qui permettrait un suivi, des inspections et des vérifications plus poussées.
Le 15 juillet, le département d’État états-unien annonçait avoir approuvé une vente d’armes à l’Arabie saoudite pour un montant de près de 2 milliards de dollars. Officiellement, il s’agit de soutenir « les objectifs de politique étrangère et de sécurité nationale des États-Unis en renforçant la sécurité d’un allié majeur non-membre de l’Otan qui constitue un facteur de stabilité politique et de progrès économique ».
En réalité, Donald Trump se trouve en mauvaise posture au Moyen-Orient. La guerre contre l’Iran n’a atteint aucun des objectifs annoncés (changement de régime, aide au peuple iranien, démantèlement d’un éventuel arsenal nucléaire…), sans parler des habituelles rodomontades du locataire de la Maison-Blanche.
La situation est plus grave qu’il n’y paraît pour Washington. À plusieurs reprises, Riyad a exprimé son agacement devant l’incapacité des États-Unis à protéger le royaume, notamment lors d’attaques menées par les Houthis du Yémen contre des installations pétrolières, il y a quelques années. Une protection pourtant à la base des accords entre les deux pays, initiée par celui du Quincy, conclu le 14 février 1945.
L’Arabie saoudite, sans pour autant dénoncer ses liens avec les États-Unis, s’était néanmoins tournée vers la Chine, dont le volume des investissements dans le royaume a augmenté, en 2024, de 29 %. De quoi inquiéter Donald Trump, qui confond toujours politique et business, budget états-unien et profits familiaux.
À l’image de son gendre Jared Kushner, qui, bien que n’ayant aucun mandat officiel, intervient dans toutes les négociations au Moyen-Orient. Ce qui lui permet de tenter (souvent avec succès) de lever davantage de fonds pour sa société de capital-investissement auprès des gouvernements de la région.
Une inflexion sur les Accords d’Abraham ?
Quoi qu’il en soit, ce nouvel accord permettant aux Saoudiens d’enrichir de l’uranium pour leur programme nucléaire civil marque une certaine inflexion, les États-Uniens ayant toujours subordonné une telle éventualité à la normalisation des relations entre la pétromonarchie et Israël, via l’extension des accords d’Abraham. Il semble que ce ne soit plus le cas, ce qui semble marquer une divergence entre les intérêts américains et israéliens. La presse israélienne fait d’ailleurs état de certaines inquiétudes.
Le journal Yediot Aharonot cite ainsi Jeremy Issacharoff, ancien diplomate israélien qui dirigeait la division des affaires stratégiques du ministère des Affaires étrangères et spécialisé dans la prolifération nucléaire, qui parle d’un accord « extrêmement dangereux » et d’un « développement sans précédent concernant la prolifération nucléaire dans la région ».
Le même oublie qu’Israël possède l’arme nucléaire sans jamais l’avoir déclarée officiellement, n’a pas signé le traité de non-prolifération nucléaire et donc n’accueille pas sur son sol les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique, contrairement à l’Iran.
Washington a également fait savoir ces derniers jours qu’il pourrait finalement livrer à la Turquie les fameux avions de chasse F-35. Ce serait donc toute une stratégie régionale qui pourrait être redessinée sans que celle-ci ne soit basée sur la normalisation avec Israël. Est-ce vraiment ce que cherche Trump ou, comme il en a maintenant donné l’habitude, tente-t-il de redistribuer les cartes alors que la puissance américaine est sérieusement écornée dans la région ?
Malgré leur puissance de feu et les bombardements qui s’intensifient, les États-Unis ne font toujours pas ployer l’Iran. Les gardiens de la révolution iraniens ont même annoncé, mardi, avoir visé des cibles militaires américaines à Bahreïn et au Koweït et avoir stoppé deux pétroliers dans le détroit d’Ormuz. De leur côté, les rebelles houthis du Yémen, soutenus par l’Iran, ont affirmé mettre en place un blocus maritime de l’Arabie saoudite, après un échange de tirs entre les deux parties la semaine dernière.
L’accord entre Washington et Riyad pourrait surtout marquer une régionalisation totale de la guerre, avec des conséquences humaines terribles et des répercussions évidentes sur l’économie mondiale. Et pourtant, l’Iran a fait savoir que les efforts diplomatiques se poursuivaient avec les États-Unis via des médiateurs, preuve qu’il existe encore un espace de discussion. Jusqu’à quand ?
URL de cet article: herminerouge.fr/wp-admin/post.php?post=104714&action=edit
