
Les chiffres sont records. Selon la CGT, 1,6 million de personnes ont manifesté jeudi 5 novembre contre la vie chère, à l’appel de l’intersyndicale au grand complet. Un désaveu pour l’exécutif, qui misait (en vain) sur un essoufflement. À travers le pays, entre assemblées générales, piquets de grève et cortèges syndicaux, récit d’une journée historique.
Par Cyprien BOGANDA, Hélène MAY, Naïm SAKHI, Tom DEMARS-GRANJA, Elisabeth FLEURY, Lisa GUILLEMIN et Axel NODINOT.
Une page d’histoire est peut-être en train de s’écrire sous nos yeux, à coups de slogans tantôt enragés tantôt rêveurs : jamais la France n’avait été secouée par un mouvement social d’une telle ampleur à six mois d’une élection présidentielle. Après avoir parié sur une rentrée sans histoire puis tenté d’éteindre la flambée de colère naissante en y apportant des réponses sectorielles, l’exécutif mise désormais sur son extinction.
Pas sûr que la rue valide ce scénario : jeudi 5 novembre, 1,6 million de personnes (étudiants, travailleurs du public et du privé, retraités, lycéens…) ont battu le pavé ou débrayé aux quatre coins du pays, renvoyant le spectre de l’essoufflement au statut de fantasme gouvernemental.
9 h 30, rue d’Aubervilliers (Paris) : « Un seul jour sans travailler, c’est du pain en moins pour nos enfants »
Ils ne sont pas bien nombreux – une vingtaine tout au plus –, mais leur détermination vaut celle d’une petite armée. Arrivés tôt ce matin dans l’aube froide, loin des caméras de télé et de l’agitation, des salariés d’Altice Technical Services, filiale du groupe de Patrick Drahi vendu à la découpe, avalent un thé devant le siège social de leur boîte. Ils font grève pour la cinquième fois depuis cet été, mais la décision n’a pas été facile à prendre. Pas surprenant, quand on est payé 1 600 euros net par mois. « Même un seul jour sans travailler, c’est du pain en moins dans la bouche de nos enfants », résume Abdel Ennanat, délégué Unsa.
D’autant que, depuis l’annonce du rachat de SFR par ses concurrents, les heures supplémentaires ou le travail le samedi qui permettaient jusque-là d’étoffer les fiches de paie, se sont envolés. Résultat, « on court pour finir à temps, on travaille la boule au ventre et on est dans le flou total, sans savoir comment on va s’en sortir, renchérit Kaïs, un jeune homme filiforme, appuyé contre la porte d’entrée. On est concernés à fond par le mouvement contre la vie chère. J’ai beau habiter chez ma mère, et ne pas payer de loyer, à la fin du mois, il ne me reste rien, alors que, tous les jours, on se lève et on travaille. »
Menacés d’être mis à la porte sans aucun accompagnement, les salariés s’apprêtent à rejoindre les cortèges parisiens. Ils sont d’autant plus déterminés qu’ils redoutent que la direction amène la société vers un dépôt de bilan pour se dédouaner de ses obligations sociales. « La décision de vendre SFR, c’est juste une porte de sortie pour Patrick Drahi, un milliardaire endetté, râle Abbes Lassad (CFDT). Mais pendant qu’on sauve ses milliards, c’est nous qui payons les pots cassés. » « Nous savons juste que nous n’allons pas être transférés dans la nouvelle entité mais, pour le reste, nous n’avons aucune visibilité, notamment sur le fait qu’un plan social nous sera proposé, explique Fathi Bounoua, délégué CGT. Cette incertitude fait exploser les risques psychosociaux. »
Valence, 9 h 45 : la répression « tape au hasard, comme d’habitude »
Comme souvent dans la préfecture drômoise, ce sont les élèves de l’établissement Algoud-Laffemas, que tout le monde ici appelle Briffaut, qui donnent le « la » de la mobilisation. Deux cents élèves sont rassemblés, sous le regard d’une nuée de policiers. « Trois fourgons ce matin, sans compter la BAC… » sourit Tim, étudiant en BTS informatique, accompagné de ses amis Lou et Benjamin.
Depuis début octobre, ils luttent pour leurs conditions d’étude, dans cet établissement polyvalent de 3 000 élèves, dont une grande partie venue des quartiers défavorisés. Ce qui explique selon eux la répression accrue, avec encore trois interpellations ce matin. « Ils ont pris un peu au hasard, comme d’habitude… » souffle Benjamin.
Direction l’établissement Camille-Vernet, plus au centre, lieu de ralliement. Un lycée plus huppé, central. Elora, Aki et Olivia sont en seconde et première. Elles racontent, comme ailleurs, des « problèmes de chauffage, de clim, de profs non remplacés, de classes surchargées de 36 élèves », mais aussi le « manque de considération pour la jeunesse, des problèmes de santé mentale ». Et sont bien conscientes qu’ici, « dans ce lycée, on est privilégiées, à Camille-Vernet, c’est pacifiste, mais à Briffaut, ils ont eu beaucoup de répression ».
10 heures : les outre-mer refusent que l’État les méprise
Les travailleurs martiniquais avaient le choix : bloquer leur lieu de travail ou manifester. Alors ce jeudi matin, ils ont été nombreux à entamer des grèves, notamment dans des collèges et lycées du centre de l’île. Ils se sont aussi rassemblés par centaines devant la Maison des syndicats, à Fort-de-France, avec en ligne de mire des revendications locales (prix de l’alimentation et du carburant, éducation, algues sargasses) mais aussi nationales, avec la dénonciation des budgets 2027 et la mise en garde contre le danger de l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir.
« On marque le coup, affirme Gabriel Jean-Marie, secrétaire général de la CGT Martinique. Nous réclamons de meilleures pensions et salaires, des mesures contre la vie chère et la hausse des prix du carburant, car chez nous, le sans-plomb a pris 25 centimes en deux mois ! Nous avons donc demandé une audience au préfet, qui ne nous a pas encore répondu. »
En Guyane, c’est à l’aube que les travailleurs et leurs représentants ont remis au goût du jour un vieux proverbe local : « Ventre affamé n’a pas d’oreilles ». Ils ont foulé le pavé dès 7 h 30 à Cayenne, puis à Kourou et Saint-Laurent-du-Maroni. Comme dans le reste du pays et des outre-mer, on manifeste « contre la vie chère, pour l’augmentation du pouvoir d’achat et celle des salaires ».
Mais aussi pour le blocage des prix des produits de première nécessité, la baisse des loyers, et pour exiger des investissements dans les services publics. Reçus il y a deux mois par le préfet, les secteurs public et privé déplorent encore l’incurie de l’État dans le département. Enfin, l’éducation n’est pas en reste, après le soulèvement des lycéens en septembre, l’un des premiers mouvements du genre en France. Une cinquantaine d’établissements étaient fermés, ce jeudi, dans l’ensemble des villes du département.
11 h 30, gare Montparnasse (Paris) : la convergence des luttes dans une rame de métro
Assis sur la banquette de la ligne 4 du métro parisien, Marcel observe ses espoirs se concrétiser. Autour du conducteur de train, syndiqué SUD, chantent à l’unisson des étudiants et des curieux : la convergence des luttes qui réveille la France depuis plusieurs semaines est condensée dans cette rame de métro.
« C’est important d’entretenir le lien noué avec les étudiants et les lycéens mobilisés, résume le jeune homme de 27 ans, gilet orange de la SNCF sur les épaules. Nous comptons les suivre par tous les moyens possibles. On ne peut pas se laisser entraîner par cette dérive sécuritaire. »
Après avoir traversé le hall principal de la gare Montparnasse, puis le marché niché sous la tour du même nom, le cortège de quelques dizaines de personnes a rejoint celui, plus conséquent, des étudiants de l’École nationale supérieure d’architecture Paris‑Malaquais et des Beaux-arts. À la tête du cortège, face au musée du Louvre, Marcel brandit un fumigène rouge, comme pour motiver les participants.
À peine une heure plus tôt, le cortège se réunissait face à l’entrée du troisième hall de la gare Montparnasse, où une soixantaine d’élus et représentants syndicaux étaient réunis pour une assemblée générale. Cheminots comme salariés de l’Institut Pasteur s’y sont retrouvés autour de Sophie Binet pour un premier point d’étape.
Ce matin-là, la secrétaire générale de la CGT est confiante. « Les manifestations vont battre des records en termes de nombre. Nous savons déjà qu’il y en a 260 sur tout le territoire, annonce-t-elle d’emblée. Et maintenant, la grève prend le relais. » Selon Sophie Binet, jamais autant d’appels à la grève n’ont été recensés par la CGT au sein du secteur du commerce et des services. L’industrie du verre s’est mise à l’arrêt. Et près de 40 000 cheminots sont entrés en grève, près d’un agent sur trois.
Place de la République, 13 heures : « Le moteur de la colère, c’est la vie chère »
Il y a des signes qui ne trompent pas. Le retour du soleil, d’abord, malgré un froid polaire. Et puis, cette place de la République déjà bondée, une heure avant le départ officiel du cortège. Dans les rangs des manifestants, on le sait déjà : cette journée sera un succès. Dans le cortège CGT, une centaine de salariés grévistes ont fait le déplacement depuis l’usine Bigard de Quimperlé (Finistère). « Le moteur de la colère, c’est évidemment la vie chère. Nos territoires ne disposent pas de transports collectifs, nous sommes totalement dépendants de la voiture. Les fins de mois sont difficiles », tranche Xavier Morvant, ouvrier de 56 ans et cégétiste.
Cette journée de grève tombe à point nommé, à l’approche des négociations annuelles obligatoires (NAO). « Les hausses de salaires générales sont à oublier. La politique maison, c’est plutôt des augmentations individuelles », déplore le travailleur. Un aveuglement du patronat que déplore le cégétiste. « Il est temps que les patrons et le gouvernement cèdent. Nous créons les richesses. Elles doivent être réparties justement ».
Une colère que partage Aïcha. « On n’a l’impression de bosser que pour payer la bouffe », peste l’agente de sécurité. Employée de la tour Eiffel, elle n’en est pas à sa première mobilisation. Depuis la rentrée sociale, elle était dans les cortèges les samedis 17 et 24 octobre.
Aïcha s’inquiète aussi du tournant autoritaire du pouvoir. À Paris, le tracé retenu pour ce 5 novembre – République-Nation – n’a été connu que la veille, à 22 heures. La préfecture de Police a écarté le parcours déposé par l’intersyndicale, entre Bastille et Concorde. « Nous vivons une atteinte manifeste à la démocratie et à la liberté d’expression, conclut la salariée. Le gouvernement tente de faire bloc. Mais nous ne lâcherons pas ».
Bientôt, la place de la République est envahie par les ballons rouges de la CGT et orange de la CFDT. Sous la statue, l’Orchestre du Nouveau Monde joue l’Internationale. Alors que peu avant 14 heures, côté cédétiste, les sonos se sont tues. La centrale réformiste tient une minute de silence en hommage à Pengo Bossio Wangi, assassiné à Trappes par un fanatique d’extrême droite.
« C’est un hommage symbolique. Mais aussi une alerte : la menace de l’extrême droite est telle que des vies sont en danger », mesure Christèle Khelf, de la fédération CFDT de la métallurgie. Dans cette branche professionnelle, les minima débutent en dessous du Smic. « Comment voulez-vous que nos métiers soient attractifs quand la précarité est promise en début de carrière ? » interroge la cédétiste.
13 h 30, Paris, rue de Rivoli : « À cause de vous, il y a des gens qui meurent »
À Paris, rue de Rivoli, les équipes de la chaîne d’extrême droite CNews sont expulsées de force par les manifestants. « À cause de vous, il y a des gens qui meurent », crient certains en référence à l’attentat raciste de Trappes. Pour rappel, comme Mediapart l’a documenté, l’auteur du meurtre de Pengo Bossio Wangi, était un homme solitaire dont la haine a été alimentée par les discours racistes véhiculés par les chaînes d’information en continu, et à qui « l’analyse CNews convenait bien ».
14 h 50, à Rennes : les CRS chargent le cortège de tête
La situation se tend brusquement dans le cortège. Les CRS viennent d’opérer une première charge, en pleine manifestation, contre le carré de tête. Quelques individus ont lancé des cailloux sur les CRS, mais c’est le début de cortège, avec ses drapeaux politiques et syndicaux, qui est la cible des forces de l’ordre. Les manifestants lancent « calmez-vous, calmez-vous » aux policiers, dans une tentative un peu désespérée d’apaiser la situation. « Tape pas plus fort, je ne comprends toujours pas », clame une pancarte brandie par un manifestant. Et les fumigènes commencent à envahir les rues.
15 h 45, dans le cortège parisien : la présidentielle en ligne de mire
Virginie, la cinquantaine, est auxiliaire de puériculture dans une crèche associative à Paris. Ces derniers samedis, elle les a tous passés avec les lycéens. Elle a respiré du gaz lacrymogène. Elle s’est fait confisquer ses lunettes de piscine. Elle a cru perdre son compagnon dans une charge policière. Ce jeudi, elle est en grève. « Bien sûr que j’attends du mouvement social qu’il pèse sur les élections, dit-elle. Qu’il permette de porter des valeurs de gauche, l’arrêt du démantèlement des services publics, une vraie parole contre le racisme et l’islamophobie, une véritable prise en compte des enjeux du réchauffement climatique ».
Ancienne intermittente du spectacle, elle dit « ne rien comprendre à l’économie, comme beaucoup de gens », mais sait que « des économistes de gauche existent, et pas des moindres. Et qu’en 1945, alors qu’on n’avait pas un rond, on a quand même instauré un paquet de réformes sociales qui se font dézinguer aujourd’hui ». Elle ne regarde pas la télévision, s’est abonnée à Mediapart et à l’Humanité, écoute des podcasts. Elle aimerait « qu’on arrête de laisser l’extrême droite fixer les règles du débat » et « qu’on mette un frein à cette espèce de tentation autoritaire ».
Charlotte, 32 ans, est chercheuse en sciences sociales à Paris. Cette « féministe depuis toujours » salue « la polymorphie et l’hétérogénéité du mouvement social ». Elle veut croire que, d’ici l’élection présidentielle, « beaucoup de choses peuvent changer, l’espoir est permis ».
Un espoir qu’Antoine, 35 ans, résume en une phrase : « Que les partis de gauche s’alignent sur les revendications du mouvement social. » Avec, en priorité, le renforcement du droit du travail. Dans le monde du jeu vidéo, où il tente de retrouver du travail, le syndicaliste constate une casse « terrible ». « Juste avant que ma boîte soit liquidée, on a vu arriver des juniors tellement mal payés qu’ils devaient multiplier les jobs à côté ».
17 h 30, place de la Nation : les annonces du gouvernement fraîchement accueillies
La nouvelle vient de tomber. Dans un communiqué, le premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé la convocation d’une conférence sociale, le lundi 9 novembre, à Matignon. Il y réunira « les organisations syndicales des salariés et des employeurs pour une conférence sociale permettant d’apporter des réponses aux questions de pouvoir d’achat et de salaires ».
Dans son communiqué, Sébastien Lecornu précise qu’ « il a été demandé au ministre du Travail et des Solidarités de finaliser d’ici dimanche les concertations qu’il mène depuis plusieurs jours ». La nouvelle est accueillie avec un mélange de satisfaction et de scepticisme parmi les manifestants. « On va dire que c’est le signe que l’exécutif est obligé de répondre quelque chose à la colère populaire, grimace Franck, salarié d’un magasin Carrefour de la banlieue parisienne, encarté à la CGT. Mais si c’est pour embobiner tout le monde avec un minicoup de pouce au Smic, ce n’est pas ça qui va nous faire rentrer chez nous ! »
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