« Le BHV est menacé de disparition » : les salariés en grève exigent une intervention urgente des pouvoirs publics (H.fr-11/09/26)

Selon les syndicats, le chiffre d’affaires du BHV se serait effondré de plus de 90 % par rapport à l’année dernière, tandis que le magasin a perdu en trois ans près de 50 % de sa masse salariale.

Les 700 salariés du BHV Marais ont débrayé ce 11 septembre, à l’appel d’une intersyndicale, pour exiger le départ de sa direction, accusée de maintenir une opacité autour des comptes du grand magasin qui présenterait les signaux d’une cessation de paiements. Depuis sa reprise en 2023 par la SGM, plus de la moitié de sa masse salariale a fondu tandis que son chiffre d’affaires s’est effondré de 90 %.

Par Hayet KECHIT

Le téléscopage est saisissant. Tandis que les rayons du BHV-Marais (Paris 4e arrondissement), désertés par ses clients et la plupart de ses fournisseurs, bruissent d’un silence morne, à l’angle de la rue de Rivoli et de la rue du Temple la clameur des salariés se fait entendre au-delà de la place de l’Hôtel-de-Ville. Car c’est bien hors les murs que se joue désormais la partie pour les 700 employés du grand magasin parisien, mobilisés massivement ce 11 septembre à l’appel d’une intersyndicale unie (CFDT, CFTC, CFE-CGC, CGT, Sud) afin « d’interpeller les pouvoirs publics et qu’ils agissent enfin » sur une situation devenue à leurs yeux « intolérable ».

Si, il y a un peu plus d’un an lors de leur toute première mobilisation, leur souci était de faire monter la clameur et les cris de rage jusqu’aux étages de leur direction, ils n’ont désormais cure des « boniments » de dirigeants « qui n’ont cessé de (nous) balader depuis trois ans », date du rachat du BHV par la SGM, la Société des grands magasins. Désormais, un seul mot d’ordre est dans toutes les bouches et sur toutes les pancartes : « On veut qu’ils dégagent ! », martèlent les représentants syndicaux et les employés qui se succèdent au mégaphone pour des prises de parole ponctuées d’applaudissements fournis.

Un vaisseau à la dérive

Difficile pour Karl Stéphane Cottendin, ex-bras droit du patron de la SGM, Frédéric Merlin, qui lui a cédé les clefs de la boutique en juin dernier avant de prendre la poudre d’escampette, de masquer les brèches de plus en plus béantes d’un vaisseau à la dérive.

Aux problèmes d’impayés envers les fournisseurs, au scandale Shein, géant chinois de la Fast fashion introduit malgré une polémique nationale au 6e étage du magasin, qui ont fait fuir une bonne part de la clientèle et des grandes marques, aux marchandises bloquées dans des entrepôts non payés, s’ajoute désormais pour les salariés la crainte de devoir rogner sur leurs droits sociaux.

Les cotisations destinées à la mutuelle d’entreprise, bien prélevées chaque mois sur les bulletins de salaire, « ne seraient plus reversées à l’organisme assureur depuis le dernier trimestre 2025 » pour un montant qui s’élèverait à plus d’1,1 million d’euros (comprenant à parts égales la part employeur et la part salarié), s’insurge une représentante de l’intersyndicale.

« On navigue à vue »

Autre sujet d’alerte : les retards récurrents dans la distribution des tickets-restaurants. Et puis il y a ces autres signaux qui sautent au regard du client et des salariés : des escalators en panne depuis belle lurette faute, selon les syndicats, de moyens pour les faire réparer, des espaces de plus en plus sales « où pullulent les mouches », des sanitaires sans papier-toilette, l’absence de vigiles à l’entrée du magasin…

« Un paysage de désolation » qui alimente la crainte d’une cessation de paiements, le tout sur fond d’opacité entretenue sur la trésorerie du grand magasin. « On navigue à vue. On ne sait même pas si on aura encore un salaire à la fin du mois », soupire dans la foule une employée qui a 28 ans de métier.

Selon les syndicats, le chiffre d’affaires du BHV se serait effondré de plus de 90 % par rapport à l’année dernière, tandis que le magasin a perdu en trois ans près de 50 % de sa masse salariale. Une vague massive de départs qui aurait toutes les allures d’un « PSE déguisé », estiment les syndicats à l’unisson. Les élus du personnel, entre colère et combativité, ne désarment pas et affirment avoir saisi « toutes les instances » dans l’espoir de susciter enfin un sursaut des pouvoirs publics, faute de quoi le magasin, implanté au cœur de la capitale depuis 170 ans, « n’aurait pour horizon que sa disparition ».

« Cette direction doit être mise sous tutelle »

Le Comité social et économique (CSE) central a adressé le 9 septembre un signalement à la procureure de la République pour des « faits susceptibles de constituer des infractions », tandis qu’une procédure est en cours au tribunal de commerce pour vérifier l’éventualité d’une cessation de paiements de l’entreprise. « Ce qu’on attend du tribunal de commerce, c’est qu’il nous laisse un petit de temps pour voir s’il y a un repreneur qui a un projet commercial solide. Et en adressant un courrier à la procureure on veut mouiller Frédéric Merlin car ce qu’il a causé c’est une banqueroute frauduleuse », détaille l’intersyndicale.

« Cette direction doit être mise sous tutelle et répondre de sa responsabilité sociale. Il est inconcevable dans n’importe quelle entreprise, et encore davantage dans un magasin aussi emblématique, de laisser des individus couler un patrimoine national en laissant ses salariés sur le bas-côté, sans rendre de comptes », s’insurge également Rémy Frey, secrétaire général de l’Union syndicale CGT Commerce Paris, venu soutenir les grévistes.

La direction du BHV, qui n’a pas répondu à nos sollicitations, s’était fendue d’un courrier le 31 août dernier, se défaussant sur le fonds d’investissement canadien Brookfield, qui a racheté les murs du magasin aux Galeries Lafayette. Le bailleur n’aurait, selon Karl Stéphane Cottendin, honoré que très partiellement son engagement à verser 27,5 millions d’euros d’indemnités, en contrepartie des aménagements imposés au sein du magasin : « près de 23 millions manqueraient encore à l’appel », précise le courrier.

L’horizon n’en apparaît pas moins idyllique pour le nouveau patron des lieux : « Les mois qui viennent seront décisifs. Si chacun tient son rôle et si notre bailleur tient sa parole, le BHV retrouvera dès Noël une part de sa grandeur. » Des propos qui font rire jaune une représentante syndicale : « Cela fait bien longtemps qu’on ne croit plus au Père Noël, mais en la justice. » Une décision du tribunal du commerce est attendue d’ici le mois d’octobre.

Source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/bhv/le-bhv-est-menace-de-disparition-les-salaries-en-greve-exigent-une-intervention-urgente-des-pouvoirs-publics

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