
Alors qu’une centaine d’incendies sont en cours dans l’ouest du Canada, le Premier ministre, Mark Carney, n’a jamais semblé aussi désintéressé par la question climatique. Au contraire, il pousse pour extraire toujours plus de pétrole.
Par Théo BELLEMARE
Montréal (Canada), correspondance
En Colombie-Britannique, le feu de Bald Range a déjà ravagé plus de 150 km², l’équivalent de trois fois la superficie de Lyon, et emporté la vie d’une octogénaire qui tentait de fuir son domicile. Depuis samedi 8 août, la province de l’ouest du Canada est en état d’urgence face aux brasiers qui se multiplient et l’armée canadienne se tient prête à intervenir. Les pompiers sont débordés par ces mégafeux, qui devraient continuer de grossir dans les prochains jours.
Les forêts canadiennes, riches en conifères, sont particulièrement vulnérables aux incendies et leur vaste étendue fournit d’abondantes réserves de combustible. D’ouest en est, comme chaque été désormais, le Canada suit donc ce feuilleton d’enfer, ponctué de nouvelles images qui frappent les esprits, pour quelques jours au moins. Comme, en juillet, celle de ces ados qui fuyaient en bateau les immenses colonnes de feu qui embrasent les terres de la Première Nation de Collins, en Ontario.
Un Premier ministre en vacances
Pendant ce temps, le Premier ministre, Mark Carney, est en Italie pour une semaine de vacances. Tout le monde a droit au repos, et un chef du gouvernement n’a pas vocation à rester au chevet de chaque incendie. Mais l’image, elle, est difficile à ignorer : tandis que des dizaines de milliers de Canadiens fuient les flammes, le dirigeant du Parti libéral (centre gauche) a pris la voie des airs, au-dessus des nuages de fumée. Et le contraste est d’autant plus saisissant que, depuis son arrivée au pouvoir, en mars 2025, son gouvernement a entrepris de détricoter une bonne partie des politiques climatiques mises en place ces dernières années.
Lire aussi : Le Canada vote… pour plus de pétrole
Le Premier ministre, pourtant ex-envoyé spécial pour le financement de l’action climatique auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU) et parangon de la finance verte, a sabré dans les rares avancées environnementales des années Justin Trudeau (2015-2025). Aussitôt assermenté, il a supprimé la taxe carbone — une prime que payaient une partie des Canadiens à la pompe pour encourager l’utilisation de véhicules moins polluants —, supprimé l’obligation des constructeurs automobiles de produire 100 % de voitures électriques d’ici à 2035 et, surtout, signé un protocole d’entente avec la province de l’Alberta pour un nouvel oléoduc qui permettrait d’exporter davantage d’or noir canadien vers l’étranger.
« Une manière de gouverner profondément irresponsable et cynique »
Pour tout cela, le gouvernement est désormais fustigé par les experts environnementaux, comme le réputé Institut climatique du Canada, qui estime qu’Ottawa n’a plus de feuille de route crédible pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Le gouvernement est même poursuivi par des associations, qui jugent qu’il transgresse la loi canadienne sur la responsabilité en matière de carboneutralité. Julia Levin, de l’ONG Environmental Defence Canada, évoquait le 16 juin une « manière de gouverner profondément irresponsable et cynique ».
Derrière ce virage, les associations environnementales dénoncent la proximité grandissante du gouvernement avec l’industrie pétrolière du pays, quatrième producteur mondial de brut. Entre mai 2025 et avril 2026, le ministre des Ressources naturelles, Tim Hodgson, a rencontré des représentants du lobby des énergies fossiles à 83 reprises, a révélé Environmental Defence Canada, soit plus de quatre fois la somme des rencontres accordées à celui-ci par Chrystia Freeland, la ministre canadienne la plus sollicitée en 2024.
Sur le site reconnu d’information sur l’environnement The Narwhal, on apprend qu’a contrario, Ottawa se permet d’annuler à la dernière minute des réunions avec des experts du climat. Deux membres fondateurs d’un influent comité fédéral sur la neutralité carbone ont d’ailleurs démissionné, estimant leur travail négligé.
La politique climatique « trop coûteuse pour les Canadiens »
Mark Carney ne renie pas cette inflexion. Dans une vidéo consacrée à l’avenir énergétique du Canada, publiée le 30 juin, où il déroule ses réflexions les plus claires sur la question depuis son élection, il reconnaît le coût climatique de ses décisions. « Les changements […] apportés feront que nos émissions seront plus élevées au cours des prochaines années que ce que prévoyait le plan du gouvernement précédent », dit-il.
Le Cadre pancanadien sur la croissance propre et les changements climatiques de Justin Trudeau — qui serrait davantage la bride des industries en matière d’émissions de gaz à effet de serre — était, selon lui, « source de divisions » et « trop coûteux pour les Canadiens ».
Le contexte, à ses yeux, a changé depuis l’ère Trudeau. Avec les perturbations du trafic pétrolier dans le détroit d’Ormuz, et même s’il n’oublie pas de citer « la crise climatique qui brûle nos forêts et menace l’avenir de nos enfants », la sécurité énergétique est devenue une priorité plus urgente, comprend-on.
« La vérité, c’est que personne ne sait combien de temps l’économie mondiale dépendra des énergies conventionnelles. Mais tant que ce sera le cas, une aussi grande partie que possible de cette énergie devrait venir du Canada », affirme-t-il dans la vidéo. Selon lui, le pétrole canadien peut devenir un modèle « à faibles émissions », grâce à des projets titanesques de captage de carbone. Du « bluff technologique », fustigent les critiques.
Lire aussi : Stocker le CO2 dans le sous-sol, une diversion pour polluer encore
Pour Maya Jegen, professeure en science politique à l’université du Québec, à Montréal, dont les recherches portent sur les barrières politiques à la transition énergétique, « Mark Carney est avant tout un pragmatique » qui a pris note que la question climatique est moins présente qu’auparavant dans l’opinion publique. Il n’oublie pas non plus qu’il a gagné ses élections davantage sur sa manière de contrer le voisin étasunien que grâce à des promesses vertes.
« Les menaces de Donald Trump envers le Canada et la guerre au Moyen-Orient ont éclipsé beaucoup de choses, constate la chercheuse. Mais il est vrai qu’on aurait pu s’attendre à une autre politique climatique de la part d’un homme très conscientisé sur les risques des changements en cours. »
Au nom du pragmatisme à court terme, le Canada repousse la transition énergétique et mise sur les hydrocarbures pour traverser les crises du présent. Dans un pays où les feux dévorent chaque été des pans entiers du territoire, le choix de Mark Carney est clair : le climat passe après l’or noir, quitte à obscurcir l’avenir.
URL de cet article: https://lherminerouge.fr/wp-admin/post.php?post=106446&action=edit
Article suivant : Israël efface les preuves du génocide à Gaza, empor- tant les décombres et les restes humains à bord de 100 camions par jour (Investig’Action-12/8/26)
Article précédent : La dernière mesure de Sébastien Lecornu pour faire des économies sur les retraites (H.fr-12/08/26)
