Les noyades durant les canicules, ces drames évitables qui révèlent les carences de l’État (H.fr-21/07/26)

Depuis le 19 juin, 142 personnes sont mortes noyées. © Jeanne Paturel/Agence 1h23

Le bilan tragique des noyades pendant les épisodes de forte chaleur met en lumière les failles de l’apprentissage de la natation chez les plus jeunes et les défaillances institutionnelles en la matière.

Par Alexandra CHAIGNON

Le bilan est lourd. Très lourd. Alors que la France a traversé des épisodes caniculaires à répétition, 142 personnes sont mortes noyées depuis le 19 juin. Dont beaucoup de jeunes. « Nous sommes largement au-dessus de ce que nous avons connu l’année dernière », a déploré Marina Ferrari, la ministre des Sports et de la Jeunesse. Durant l’été 2025, 409 personnes – dont 57 enfants et adolescents – sont décédées par noyade en France, un chiffre déjà en hausse de 16 % par rapport à 2024, selon Santé Publique France.

Mais cette année, particulièrement, l’augmentation de ces décès est « à corréler avec les fortes chaleurs ». « Ce que vous supportez à 30 °C, vous ne le supportez plus à 40, explique Pierre Michelet, anesthésiste-réanimateur à l’hôpital marseillais de la Timone, spécialiste des noyades. Si vous avez la chance d’être d’un milieu social où vous avez la clim à la maison, un accès facile à une piscine, ça peut aller. Mais si vous êtes un gamin d’un milieu social défavorisé et qu’il fait 35 °C à la maison, c’est compréhensible, vous irez chercher l’eau où elle est : cours d’eau, fleuve, rivière… Même si la baignade est interdite. » D’après les chiffres officiels, plus de 55 % des noyades enregistrées depuis le début de l’été ont eu lieu dans des lieux ni autorisés ni surveillés.

« Trop de baigneurs surestiment leurs capacités. Or, en milieu naturel, l’eau comporte de nombreux risques », renchérit Axel Lamotte, membre du comité directeur de la Fédération française des maîtres-nageurs sauveteurs (FFMNS). « Il suffit qu’il y ait un peu de courants profonds, des tourbillons, des creux dans le lit de la rivière, pour qu’ils soient emportés et disparaissent dans une eau trouble : les copains ne vont pas pouvoir les récupérer, et remonter des berges pas aménagées est difficile, donc c’est le drame », poursuit Pierre Michelet.

L’apprentissage de la natation, une question de santé publique et de sécurité

Des drames qui suscitent une émotion légitime mais trop éphémère. D’autant qu’ils sont, pour partie, évitables. Comme le soulignait Mathilde Panot (LFI) le 23 juin, « les noyades ne sont pas un ”triste fléau”, comme voudrait le faire croire le premier ministre. Elles sont le reflet des inégalités de notre société ; de notre impréparation au dérèglement climatique ; du manque de maîtres-nageurs sauveteurs ; des coupes budgétaires à tout-va ».

Elles révèlent aussi, et surtout, une véritable défaillance institutionnelle : en dépit des discours d’affichage, l’apprentissage de la natation n’est toujours pas considéré comme une priorité nationale. Face à la multiplication des morts, La France insoumise a d’ailleurs déposé une proposition de loi pour favoriser l’apprentissage de la nage.

De fait, le niveau général pour la nage dans la population est faible. On estime qu’un Français sur six ou sept ne sait pas nager ou nage très mal. « Il devient urgent de renforcer l’apprentissage de la natation, dès le plus jeune âge mais aussi tout au long de la vie. La natation ne peut pas être pensée uniquement comme une activité estivale », assène Axel Lamotte, qui milite pour « un brevet de sûreté aquatique que devraient passer tous les élèves d’école primaire, et qui serait revalidé au collège ».

15 % des collégiens n’iront jamais à la piscine durant toute leur scolarité

Présent depuis 2006 dans le socle commun de connaissances et de compétences du collège, le « savoir-nager » est censé s’inscrire dans le prolongement de l’aisance aquatique, développée à l’école primaire. « L’apprentissage de la natation est fondamental en termes de sécurité et de santé publique. Il doit être plus qu’une priorité affichée et devenir une action publique d’ampleur », dénonce Coralie Benech, cosecrétaire du Snep (Syndicat national de l’éducation physique)-FSU, pointant du doigt le manque de moyens dédiés à l’enseignement de la natation à l’école.

« On estime qu’entre 12 % et 15 % des élèves n’iront jamais à la piscine durant toute leur scolarité et notamment au collège, détaille la syndicaliste. Soit par manque d’équipements à proximité, soit en raison de l’insuffisance de créneaux horaires dédiés attribués aux établissements. » Avec des conséquences concrètes : des générations entières grandissent sans maîtriser cette compétence essentielle.

Ce que confirme l’enquête Savoir nager 2024-2025 de la direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO) : Si 82,1 % des élèves obtiennent l’attestation à la fin de la 6e, un écart majeur persiste entre établissements situés en éducation prioritaire (REP 71,1 %, REP + 62,6 %) et les autres (85,7 %).

En outre, « un certain nombre d’élèves obtiennent cette attestation in extremis, relève Coralie Benech. S’ils devaient repasser le test en 3e, ils seraient bien plus de 18 % à ne pas la décrocher. Et quand bien même ils obtiennent le test, ils ne savent pas forcément nager. Ils ont appris à ne pas couler. Mais ils n’ont pas stabilisé les apprentissages. Le problème, c’est qu’on demande aux professeurs des résultats, et non de travailler les apprentissages de fond », regrette la responsable syndicale. Pour rappel, les noyades représentent la première cause de mortalité accidentelle chez les moins de 25 ans.

Autre indicateur alarmant, issu de cette même enquête : au niveau national, 36,4 % des élèves de 6e ne savent pas nager. Et, là encore, le taux est encore plus élevé pour les élèves des établissementsREP (52,3 %) et REP + (63,9 %) que pour ceux situés hors éducation prioritaire (31,6 %).

« Quand vous faites partie des classes moyennes, favorisées, cela paraît naturel que les enfants sachent nager. Dans les quartiers populaires, apprendre à nager ne fait pas partie des priorités. Quand on voit les chiffres des noyades, on devrait comprendre que c’est une question de santé publique », insiste Coralie Benech.

Un parc de piscines publiques vieillissantes et énergivores

Mais pour apprendre à nager il faut des… piscines. Selon les estimations du Snep-FSU, il manque environ 1 000 piscines pour permettre un apprentissage plus massif de la natation et réduire les inégalités d’accès sur le territoire national.

Un grand nombre de bassins ont été construits dans le cadre du plan 1 000 piscines lancé dans les années 1970 (l’époque des célèbres piscines Tournesol, coiffées d’une coupole en forme de soucoupe volante), dans le cadre des grands programmes d’investissement portés par l’État, qui visait à diffuser la pratique de la natation sur l’ensemble du territoire. Mais, aujourd’hui, ces équipements arrivent en fin de vie.

Sur les quelque 4 000 piscines publiques, « plus de la moitié sont antérieures à 1985. Il y a un défi majeur de réhabilitation de ces équipements pour des questions de sécurité, de confort, mais aussi de maîtrise énergétique, parce qu’elles sont vétustes », confirme David Lazarus, maire divers gauche de Chambly (Oise) et coprésident de la commission sport de l’Association des maires de France (AMF).

Or le coût de ces opérations atteint désormais plusieurs millions d’euros, auxquels s’ajoutent des charges de fonctionnement élevées liées notamment à l’augmentation des coûts énergétiques. « Le modèle des piscines publiques est mécaniquement déficitaire, détaille David Lazarus. Le coût global de fonctionnement est évalué entre 8 et 10 euros par utilisateur, quand le prix d’entrée est de 5 à 7 euros. C’est un gouffre financier pour les collectivités. »

Et c’est sans compter les coûts liés à l’acheminement des enfants vers la piscine pour les collectivités rurales. Autant d’investissements que les petites collectivités, contraintes budgétairement, ne peuvent plus assumer seules. Et qui les poussent à faire des choix : fermetures temporaires, réduction des horaires.

Député du Maine-et-Loire, François Gernigon (Horizons) a mené une enquête sur les piscines municipales en secteur rural. « Plus de 75 % des communes interrogées estiment que la pérennité » de leur structure « est menacée à court terme sans une intervention de grande ampleur », a-t-il confié à Ouest-France, après avoir remis son rapport à la ministre des Sports en mai dernier. C’est le cas de Candé (Maine-et-Loire), commune de 2 800 habitants dont le bassin est temporairement fermé depuis trois ans, en raison de la charge financière trop lourde à assumer.

Alors que le sujet est revenu sur le devant de la scène médiatique avec les canicules à répétition et les noyades, Marina Ferrari a assuré que « l’État (était) aux côtés des collectivités pour financer ces équipements », précisant que les piscines étaient « fléchées en priorité » dans les crédits d’investissement de l’Agence nationale du sport.

« La volonté de faire de la natation une priorité, on l’a tous, y compris le ministère, reconnaît David Lazarus. Mais les moyens que donne l’État ne sont pas suffisants, poursuit-il. On n’a cessé de baisser les moyens de l’Agence nationale du sport. Du coup, on fait des choix : priorité est donnée aux territoires carencés situés dans les zones rurales et les quartiers prioritaires de la ville. En 2025, 380 piscines ont été construites ou réhabilitées. »

Une pénurie de maîtres-nageurs sauveteurs

Autre facteur aggravant : la pénurie de maîtres-nageurs sauveteurs. « Il nous faudrait 30 % d’effectif supplémentaire, évalue Axel Lamotte. On compte environ 15 000 maitres-nageurs sauveteurs, il en faudrait 22 000. Va-t-on devoir attendre le chiffre des 2 000 morts par noyade par an pour réagir ? »

D’autant que les besoins en surveillance augmentent. Avec les épisodes de chaleur plus fréquents et des périodes de baignade qui s’allongent, « il faudra ouvrir les zones de baignade plus tôt et plus longtemps », rappelle le maître-nageur sauveteur. Résultats, de nombreuses piscines sont contraintes de fermer. Fin mai, la piscine de Bergerac, en Dordogne, a dû fermer une journée à cause du manque de maîtres-nageurs. Faute de personnel, la piscine municipale du Mée-sur-Seine (Seine-et-Marne) devait également fermer ses portes entre le 26 juillet et le 18 août.

La ministre des Sports a bien annoncé récemment « une refonte du brevet national de sécurité et de sauvetage aquatique afin d’élargir les missions des sauveteurs », mais le maître-nageur reste dubitatif. « En Seine-Saint-Denis, on a sept candidats prêts à suivre la formation de maîtres-nageurs, mais ils vont devoir aller pointer à France travail. Parce que, en Île-de-France, selon l’arrêté du 22 mai 2025 qui fixe la liste des métiers concernés par des difficultés de recrutement, celui de viticulteur est considéré comme étant en tension, mais pas celui de maître-nageur. C’est n’importe quoi ! »

Et d’insister sur la nécessité de mieux reconnaître la profession, qui souffre d’un déficit d’attractivité et d’image. « C’est un métier d’utilité publique, répète Axel Lamotte. Pourtant, les responsabilités exercées par les maîtres-nageurs sauveteurs ne sont pas toujours reconnues à leur juste valeur. On nous confie chaque jour la vie de centaines de personnes. Tout ça pour un salaire de 1 500 euros en moyenne. Sans parler des conditions de travail, avec des horaires décalés, des conflits avec les usagers… »

Finalement, selon les territoires, les enfants bénéficient d’un accès très variable à des créneaux en piscine, à des infrastructures de qualité ou à des encadrants formés. Tous ces facteurs cumulés se traduisent par des heures d’apprentissage perdues pour les élèves. À long terme, ce sont des citoyens moins autonomes et plus exposés aux risques de noyade. Une inégalité territoriale et sociale, qui fait de la natation un privilège, alors qu’elle devrait être un droit.

Source: https://www.humanite.fr/societe/canicule/les-noyades-durant-les-canicules-ces-drames-evitables-qui-revelent-les-carences-de-letat

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