Louise Michel, l’amour des animaux au cœur de la révolution (reporterre.net-7/08/26)

L’égalité vaut pour tous et pour toutes, y compris les non-humains, rappelle Louise Michel. – © Léa Djeziri / Reporterre

Dans ses écrits, la révolutionnaire Louise Michel défend son amour des animaux et sa profonde sensibilité. L’égalité vaut pour tous et toutes, y compris les non-humains, rappelle-t-elle.

Par Gaspard d’Allens

Quel souvenir garderons-nous de Louise Michel par-delà les bouleversements du temps ? La communarde qui défiait les troupes de Thiers en 1871 ? Celle qui dressait haut le drapeau noir de l’anarchisme sur les barricades ? Son engagement féministe ? Son soutien aux peuples colonisés ? Depuis quelques années, une relecture de son parcours et de son engagement révolutionnaire remet aussi sa sensibilité et son rapport au vivant au cœur des réflexions.

Nos lunettes pour regarder l’Histoire changent et c’est tout un pan méconnu et délaissé de son existence qui nous apparaît plus clairement, même si nous n’en ferons pas artificiellement une pionnière de l’écologie, car l’affirmer serait anachronique. Le mot même d’écologie n’existait pas lorsque Louise Michel est née en 1830. Il sera inventé trente ans plus tard, en 1866, sous la plume du biologiste allemand Ernst Haeckel à un tout autre spectre de la société, parmi les savants de la haute bourgeoisie, bien éloignés des révoltes du peuple.

« Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes »

Chez Louise Michel, on peut néanmoins retrouver nombre de positions qui pourraient inspirer aujourd’hui les combats écologistes. Leur donner, du moins, un ancrage populaire et révolutionnaire. On note chez elle, par exemple, une vision qui mêle préoccupation pour la condition animale et désir d’égalité. Une poésie qui témoigne d’une attention au vivant et d’une volonté de s’y raccrocher. Un lien au dehors qui la pousse, aussi, à parcourir libre les champs et les forêts.

« Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes, écrit-elle. On m’a souvent accusée de plus de sollicitude pour les bêtes que pour les gens : pourquoi s’attendrir sur les brutes quand les êtres raisonnables sont si malheureux ? C’est que tout va ensemble, depuis l’oiseau dont on écrase la couvée jusqu’aux nids humains décimés par la guerre. La bête crève de faim dans son trou, l’homme en meurt au loin des bornes. »

Retour sur une figure qui a toute sa place dans le Panthéon de nos luttes sociales… mais aussi dans nos batailles écologistes.

La révolution naît en plein air

Commençons d’abord par ses débuts. Avant d’arriver à Paris et d’embrasser l’effervescence de la Commune, Louise Michel a grandi dans un petit village en Haute-Marne, à Vroncourt-la-Côte. Fille d’une union bâtarde entre une domestique et un châtelain, très tôt, elle refuse les conventions et l’enfermement que l’on imposait alors aux jeunes filles. Elle s’échappe dans la nature pour respirer et trouve dans les présences animales autour d’elle autant un réconfort qu’une source de révolte.

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C’est d’ailleurs une des particularités des révolutionnaires de cette époque, un trait que l’on retrouve aussi plus tard chez Rosa Luxemburg, notamment. On sent que le monde qu’elles habitaient était peuplé, riche d’une faune et d’une flore pas encore complètement ravagées par l’industrialisation de la société et le productivisme agricole. Ces militantes tiraient de ce milieu vivant autant de métaphores politiques que de sources d’inspiration, d’espoir et de colère. Elles n’y cherchaient pas une loi idéale de la nature, mais l’observation du monde animal leur permettait plutôt de multiplier les perspectives pour saisir les logiques de la bête humaine en société. Vivre au milieu des animaux et des éléments était leur quotidien.

« À l’écoute du chœur du vent et des loups »

Dans ses Mémoires, Louise Michel raconte ainsi avoir trouvé refuge au cours de son enfance dans « les bois profonds et noirs aux chênes énormes », à l’écoute du « chœur du vent, des loups et des chiens ». Elle grandit « en compagnie d’une magnifique chouette aux yeux phosphorescents » qu’elle appelle Olympe et de « chauves-souris délicieuses ». « Sa vocation poétique précoce transfigure l’univers campagnard où elle vit », note la professeure de littérature Corinne Saminadayar-Perrin.

Dans ses premières écritures, on décèle déjà une portée insurrectionnelle latente. Le vivant est vu avec toute sa charge subversive. Les forêts sont des lieux où fomenter la chute des puissants et des territoires de résistance. Les animaux font partie du « peuple des souffrants ». L’histoire naturelle qu’elle décrit s’apparente à un monde construit comme une pyramide d’oppressions superposées.

Louise Michel compare le chasseur à un « fauve ancestral » et critique ces « tueries cruelles ». « Les sangliers et les cerfs sentaient venir les chasses d’automne où l’on égorge au son du cor tant de pauvres biches pleurant les vertes feuillées », écrit-elle. Après avoir été témoin de la décapitation d’une oie, elle devient végétarienne pendant un temps, refusant de consommer de la viande.

Elle lie d’ailleurs sa vocation d’insurgée à cette image emblématique qui a traumatisé son enfance : « Une oie décapitée qui marchait le cou sanglant et levé, raide, avec la plaie rouge où la tête manquait. Une oie blanche avec des gouttes de sang sur les plumes, marchant comme ivre tandis qu’à terre gisait la tête, les yeux fermés, jetée dans un coin », raconte-t-elle avec dégoût.

Mémoires (1886), de Louise Michel, réédition La Découverte, 2002, 335 p., 28,50 euros.

L’invention des classes nature

À l’inverse, ses poèmes attestent de son amour du vivant, de sa gratitude et de son attention précise pour les forces de la nature.

Au bord des flots :

« Toute ta puissance, ô nature,
Et tes fureurs et ton amour,
Ta force vive et ton murmure,
On te les prendra quelque jour.
Comme un outil pour son ouvrage,
On portera de plage en plage
Et tes fureurs et ton amour. »

La Source :

« La nature, féconde mère,
Abreuve le tigre et l’agneau.
Ils apaisent leur soif entière
Sans jamais tarir le ruisseau.
Le soleil est à tous les êtres ;
Les hommes seuls donnent des maîtres
Aux bois, à l’herbe des coteaux. »

Les Hirondelles :

Hirondelle aux yeux noirs, hirondelle, je t’aime !
Je ne sais quel écho par toi m’est apporté
Des rivages lointains ; pour vivre, loi suprême,
Il me faut, comme à toi, l’air et la liberté.

À 21 ans, devenue institutrice, elle cherche à partager cet élan aux plus jeunes. Elle ne fait pas cours seulement dans une salle, mais aussi en plein air en créant une école libre. Elle refuse alors de prêter serment à Napoléon III et expérimente avant l’heure des pédagogies novatrices fondées sur l’expérience et le raisonnement. Elle refuse les châtiments et invite ses élèves à arpenter les prairies et les bois. Elle fait étudier la géologie en allant ramasser des pierres, elle fait découvrir la vie des plantes aux enfants en cultivant un jardin.

« Avec un siècle d’avance, on peut dire que Louise Michel a inventé les classes nature, raconte sa biographe Claude Rétat. À l’époque, la question écologique ne se posait pas de la même manière qu’aujourd’hui. Mais pour Louise Michel, il était évident que le vivant était abîmé par les exploiteurs et qu’il fallait inventer un autre rapport à la nature. »

Penser une émancipation commune avec les animaux

Cette évidence se mue en force politique. Tout au long de son engagement, de la Commune à son exil en Kanaky, elle a toujours eu une pensée pour les bêtes. « Plus l’homme est féroce envers la bête, plus il est rampant devant les hommes qui le dominent », affirme-t-elle. En 1886, elle écrit La Cruauté contre les bêtes, où elle fait le lien entre la condition animale et l’émancipation sociale.

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Le monde nouveau est voué à reconfigurer l’ensemble des rapports sociaux — entre les êtres humains et avec les animaux, dit-elle. C’est « une révolution en peau de bête » que Louise Michel mène, selon l’expression de Corinne Saminadayar-Perrin. « Son aspiration la plus profonde est une démocratie étendue à l’ensemble du vivant », confie l’universitaire.

« Tigre, lion ou chat, j’aime la race féline ; j’aime surtout les grands fauves ; c’est pourquoi si je suis jamais libre, j’irai là où sont les fauves de l’Ouest, et je leur parlerai de la Révolution », écrit-elle depuis sa prison après la Commune.

Tous ses écrits comparent les violences que subissent le peuple et les animaux, sans pour autant poser une équivalence ou négliger les rapports de classe et de genre. Pour elle, le supplice des bêtes est juste le reflet du sort réservé aux paysans, ouvriers et artisans. « Les ouvrières qui travaillent si durement pour les riches sont pareilles au ver à soie qu’on fait bouillir quand il a tissé son cocon », assure-t-elle.

Pas plus que les animaux martyrs, les victimes ne se révoltent, regrette-t-elle. Son rêve le plus fou est de voir la masse des prolétaires, enfin, se soulever, et que partout, nous refusions la domestication. « Le sanglier dégradé par l’engraissement devient pourceau domestique. » Il en va de même pour les êtres humains qui s’agenouillent trop souvent devant les puissants.

Son existence est la preuve que tout peut basculer. L’expérience de la Commune autant que la révolte kanak du chef Ataï — qu’elle a soutenue contrairement à de nombreux communards — le montrent. « Quelquefois les agneaux se changent en lionnes, en tigresses, en pieuvres », analyse-t-elle. Et les maîtres sont sommés de fuir. Rien n’est perdu.

Source: https://reporterre.net/Louise-Michel-l-amour-des-animaux-au-coeur-de-la-revolution-38317

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