Lutte contre les incendies : 10 ans de sous-investissement rattrapés par les flammes (reporterre.net-30/07/26)

Des pompiers face aux flammes, le 23 juillet 2026 au Porge (Gironde). – © Romain Perrocheau / AFP

Entre atermoiements, austérité et prise de conscience tardive, les moyens consacrés à la lutte contre les incendies n’ont pas été renforcés à la hauteur de l’urgence durant les deux quinquennats d’Emmanuel Macron.

Par Erwan MANAC’H

On peut tout faire dire aux chiffres, surtout quand l’atmosphère politique devient irrespirable. Depuis plusieurs jours, toutes les familles politiques s’accusent mutuellement d’avoir hypothéqué les moyens de lutte contre les feux de forêt. Le gouvernement martèle qu’il a « doublé » les crédits de la sécurité civile, alors que les oppositions l’accusent d’avoir annulé des commandes cruciales de Canadair. Pendant ce temps, les collectivités locales, laissées seules, ou presque, pour financer le fonctionnement des pompiers, ne cessent d’appeler à l’aide.

Si l’on regarde sur le temps long, il est vrai que les crédits consacrés par l’État à la sécurité civile ont augmenté. Cette ligne budgétaire recouvre l’achat de matériel (camions, Canadair, hélicoptères) pour la lutte contre les incendies et le développement du système d’alerte FR-Alert.

L’énorme incendie qui a frappé la Gironde en 2022 a produit un sursaut. Après le sinistre, Emmanuel Macron avait annoncé le remplacement des douze Canadair français et l’acquisition de quatre autres d’ici à 2027.

Une prise de conscience avortée

Sauf que l’austérité est passée par là. Début 2024, le gouvernement a annoncé avoir découvert une situation budgétaire hors de contrôle. Le chèque énergie, distribué aux Français pour amortir l’augmentation des prix de l’électricité, avait contribué à mettre le budget dans le rouge, un mouvement déjà bien entamé par les baisses d’impôts décidées par Emmanuel Macron depuis son arrivée au pouvoir.

Début 2024, le gouvernement de Gabriel Attal a donc décrété une vaste cure d’austérité et retranché 10 milliards d’euros au budget de l’année en cours, dont 53 millions d’euros de crédits de la sécurité civile, annulés par décret le 21 février 2024. L’achat de deux Canadair est ainsi passé à la trappe. Voilà pourquoi la flotte est la même aujourd’hui qu’en 2022, avec un âge moyen des avions de trente ans.

Une partie de ces crédits a été retrouvée sur le budget 2026, qui n’atteint toutefois pas le niveau de 2024.

© Antoine Levesque / Reporterre

Les pompiers ne sont pas les plus à plaindre face à ce tour de vis budgétaire. L’écologie au sens large, et la prévention des risques en particulier, sont lourdement tributaires. Le fonds de prévention des risques naturels majeurs — dit « fonds Barnier » — a encore été amputé de 20 % entre 2025 et 2026, soit 62 millions d’euros de crédits de paiement en moins.

Cette enveloppe sert à des actions de prévention et de protection, comme l’adaptation de l’urbanisme, décidée par les communes, dans les zones exposées aux risques naturels. La quasi-totalité de l’enveloppe est dépensée pour prévenir le risque d’inondation, de submersion marine et de glissement de terrain.

Effort budgétaire minime

Quant à la sécurité civile et à la lutte contre les feux, les comparaisons nous permettent également de nous apercevoir que l’effort budgétaire, pour l’État, reste minime. L’État consacre, par exemple, davantage de moyens à la sécurité routière et à la lutte contre l’immigration clandestine. « Chacun appréciera les priorités retenues », lançait Éric Coquerel, président LFI de la commission des finances de l’Assemblée nationale, le 15 juillet lors d’un débat sur le sujet.

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En dézoomant pour s’intéresser au budget de fonctionnement des services départementaux d’incendie et de secours (Sdis), assuré à 90 % par les collectivités locales, les ordres de grandeur montrent là aussi que les soldats du feu ne pèsent pas lourd dans les finances publiques. « Les investissements consacrés aux sapeurs-pompiers s’élèvent à environ 100 euros par habitant et par an, soit un montant deux à trois fois plus faible que les sommes consacrées aux déchets », pointait le 23 juillet le député Damien Maudet (La France insoumise), en commission des finances de l’Assemblée.

Une seule année d’augmentation du budget de la défense équivaut à la totalité des frais de fonctionnement des Sdis. Depuis 2019, ces derniers ont augmenté de 17,6 %, contre 59 % pour la défense.

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Ces chiffres sont également à mettre en parallèle avec l’explosion des besoins. Les Sdis ont dû réaliser environ 4,8 millions d’interventions en 2024, ce qui représente une hausse de 33 % en vingt ans. Notamment parce que les incendies sont de plus en plus fréquents, de plus en plus vastes et qu’ils remontent vers le nord.

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Cette nouvelle réalité conduit à l’embolie du système. « Soyons clairs : sans les Départements, le système ne tient pas. Mais en même temps, nous traversons la crise financière la plus grave de notre histoire », écrit l’association Départements de France dans un communiqué publié lundi 27 juillet.

« Cette gestion “à vue” engendre une tension permanente sur les moyens »

Les services du gouvernement avaient reconnu, en conclusion du Beauvau de la sécurité civile, en septembre 2025, que le financement des Sdis était « à bout de souffle ».

Le constat dressé dans le rapport issu de cette concertation nationale est sans appel pour le pouvoir en place : « Chacun s’accorde à reconnaître un déficit d’anticipation stratégique et de gouvernance budgétaire. En l’absence de dispositifs d’anticipation robustes, les ressources humaines, matérielles et financières sont mobilisées de manière réactive, selon une logique de court terme. Cette gestion “à vue” engendre une tension permanente sur les moyens et limite la capacité à répondre efficacement aux crises de grande ampleur ou à répétition ».

Un investissement pourtant efficace

Pour tenter de convaincre de l’intérêt de leurs missions, les défenseurs des pompiers font chauffer leur calculatrice pour quantifier, en euros, ce qu’apporte la lutte contre les incendies. C’est la « valeur du sauvé », mise en avant dans un rapport d’information de l’Assemblée, pas plus tard que le 15 juillet. En additionnant ce que coûte un feu de forêt d’un point de vue des vies humaines, des biens matériels et du CO2 rejeté, un euro investi en prévention permettrait d’économiser 29 euros en réparation.

Dans l’Hérault, le travail des sapeurs-pompiers a permis de sauver des flammes 541 hectares en juillet 2025, en stoppant un incendie qui gagnait du terrain, sur la commune de Fabrègues, selon cette étude. Les 33 maisons sauvées représentent une valeur de 17 millions d’euros et les émissions de CO2 évitées équivalent à 34 000 allers-retours Paris-New York (63 000 tonnes).

Lire aussi : Incendies : le cercle vicieux du carbone libéré par les flammes

Les images sidérantes du mégafeu en Gironde sont une autre catégorie d’argument, mais elles racontent la même urgence de changer d’ordre de grandeur dans les moyens consacrés à la prévention des effets du dérèglement climatique.

Source: https://reporterre.net/Lutte-contre-les-incendies-10-ans-de-sous-investissement-rattrapes-par-les-flammes

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