
Plus de 130 000 personnes ont marché partout en France le 26 septembre « pour le climat, le vivant, la paix et la justice sociale ». Entre les alliances politiques et les sujets « qui fâchent », le mouvement cherche sa stratégie pour massifier ses rangs.
Par Léa GUEDJ et NnoMan CADORET (photographies)
Paris, reportage
Plus de 130 000 participants dans 227 villes en France, selon le premier bilan établi sur le site du mouvement du 26 septembre. « Le pari est réussi », se réjouit Benjamin Ball, l’un des initiateurs de ces marches qui ont réuni des milliers de personnes à Lyon, Grenoble, Lille, Nantes, Montpellier et Marseille, et quelques centaines dans des plus petites villes comme Quimperlé, Carcassonne et Chartres.
De la colère à l’engagement collectif
À Fontainebleau, en Seine-et-Marne, plusieurs centaines de personnes ont défilé dans les rues « pour le climat, le vivant, la paix et la justice sociale », en réponse à l’appel lancé au niveau national. « Aucun d’entre nous ici n’avait jamais organisé de manifestation avant, on est loin d’être des militants de la première heure ! » souligne Karine, 58 ans.
À la mi-journée, samedi 26 septembre, les petits groupes d’organisateurs de la marche locale, identifiables à leur gilet bleu, se sont réunis pour les derniers préparatifs sur la place de la République. « À l’origine, on ne se connaissait pas, tout cela s’est fait spontanément. On se rencontre maintenant après avoir échangé virtuellement depuis quelques semaines », explique Karine.

Cette habitante de Bourron-Marlotte, à la lisière de la forêt de Fontainebleau, a ressenti de « la désolation » après l’été de catastrophes qui a touché la France, et l’incendie qui a ravagé 2 000 hectares dans la forêt de Fontainebleau. « Quand ça a brûlé, je me suis aperçue que j’étais attachée de façon presque biologique, charnelle, vitale à ma forêt, que j’étais triste comme si je perdais un être cher », poursuit Karine.
Après la tristesse sont venues « la colère » et « la nécessité de s’engager dans une démarche collective ». « Ça fait longtemps que je fais mon jardin potager, du compost, de la récup’, que j’économise l’eau… Mais je suis arrivée au bout de ces gestes individuels. J’ai l’impression que ça ne sert pas à grand-chose quand je vois les décisions politiques qui sont prises », souffle Karine. Maman de deux enfants de 26 et 32 ans, elle se dit aujourd’hui que « cette génération a eu raison des années avant [eux] », en faisant référence aux manifestations pour le climat de 2018 et 2019.

Margaux, 37 ans, a elle aussi l’impression que les « petits gestes écolos » ne pèsent pas lourd face aux décisions politiques. Elle est venue marcher avec ses deux enfants qu’elle a l’habitude d’emmener dans la forêt de Fontainebleau « depuis qu’ils sont tout petits » : « On se pensait privilégiés, mais on s’est aperçu qu’il n’y a de refuge nulle part, que nous pouvions nous retrouver en première ligne. »

Une pancarte crée la discorde
Tandis que la place se remplit petit à petit, une pancarte attire l’attention de certains organisateurs et participants. D’un côté, il est écrit « Le capitalisme nuit gravement à la planète », de l’autre « Stop au génocide à Gaza », avec des logos de La France insoumise (LFI). Rapidement, les esprits s’échauffent. « Vous dégagez ça, on n’en veut pas, c’est un parti pris. On est là pour le climat, ça ne rentre pas dans le thème et nous avons dit que nous étions apolitiques et apartisans », argue un organisateur.
« C’est aussi une marche pour la paix », rétorque Manuel. L’habitant de Fontainebleau et militant insoumis tient à rester présent dans la manifestation, avec sa pancarte : « Je n’ai aucun souci avec la diversité des orientations politiques dans cette manifestation, mais je pense précisément qu’il ne serait pas juste d’invisibiliser la diversité des idées. » Il rappelle également que La France insoumise a signé l’appel national du 26 septembre. Il insiste sur le fait que « le climat est politique » et que « le but de la marche est d’obtenir des débouchés politiques ».

Côtoyant les pancartes « Pas de futur sans nature », « Le Giec l’avait dit » ou « Moins de riches, plus de ruches », ainsi que des banderoles de l’association Pour une forêt vivante ou du collectif contre le projet de data centers à Fouju, d’autres drapeaux partisans apparaissent. Celui du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), mais aussi celui de Place publique, le parti coprésidé par le candidat à la présidentielle Raphaël Glucksmann, qui n’a pourtant pas signé l’appel national du 26 septembre.
« Ça n’a pas été signé à cause du lien établi dans l’appel entre la baisse des budgets pour l’environnement et la hausse des budgets de l’armée », précise Paul, membre de la commission départementale du parti. Il tenait malgré tout à afficher cette présence « en appui à une mobilisation citoyenne nécessaire au vu des dangers qui menacent l’humanité ».

Quelle stratégie pour créer « un rapport de force » ?
Ce qu’il s’est passé à la marche de Fontainebleau illustre les problématiques auxquelles se confronte cette mobilisation du 26 septembre, dès ses débuts. D’un côté, elle remet en mouvement des militants animés depuis plusieurs années par la cause climatique, qui se sont éveillés à l’intersectionnalité de cet enjeu, avec ceux de la guerre, de l’impérialisme, de la colonisation, du racisme et des inégalités. De l’autre, elle s’élargit à de nouveaux arrivants choqués et sensibilisés par les événements de cet été, mais avec parfois des réticences à l’évocation de ces sujets, en lien avec la cause climatique. Le tout, à la veille d’une campagne présidentielle qui s’annonce pour le moins clivante.
Les différentes orientations qui peuplent ce mouvement naissant ont-elles une chance de s’accorder sur les mesures de plans d’urgence, d’adaptation et d’atténuation qu’il entend faire signer aux candidats à la présidentielle ? Peut-il d’ici là se massifier suffisamment pour avoir un quelconque poids auprès de la classe politique ? Pour mobiliser largement, faut-il afficher cette intersectionnalité du climat pour que « les premiers concernés » s’y joignent ou éviter les sujets « qui fâchent » une partie des participants ?
« Des personnes nous disaient qu’il fallait juste mettre le mot “climat”, que la “paix” et la “justice sociale” brouilleraient le message »
« On se pose ces questions », réagit Benjamin Ball, l’un des initiateurs du mouvement. Dès le début, « des personnes nous disaient qu’il fallait juste mettre le mot “climat”, que la “paix” et la “justice sociale” brouilleraient le message », précise-t-il. De son côté, il souhaite « que les piliers de l’appel soient rejoints par la question décoloniale ou antiraciste ». « Les causes du dérèglement climatique et ses effets sont systémiques, nous n’avons pas d’autre choix que de trouver des modes d’action et des solutions systémiques, conclut-il. Autrement, on risque de sacrifier la paix, le vivant et la justice sociale sur l’autel de la décarbonation, et de se priver d’alliances qui permettent justement de massifier le mouvement et de créer un rapport de force. »

À Paris, le rassemblement sur la place de la République a réuni des milliers de personnes. Les stands et drapeaux partisans, associatifs et syndicaux avaient leur place dans la foule. Deux candidats à la présidentielle ont également fait acte de présence : Fabien Roussel (Parti communiste français) et Jean-Luc Mélenchon (LFI). Marine Tondelier (Les Écologistes) a quant à elle marché à Arras (Pas-de-Calais). Sur scène, les prises de parole se sont enchaînées : une parent d’élève du mouvement Faites-la briller, une membre de Locataires ensemble à l’initiative de la campagne « Pas de volets, pas de loyer », un pompier appelant à rejoindre leur campement au pied de la tour Eiffel, ainsi que des associations et syndicats.
La prochaine assemblée générale du mouvement dans la capitale est prévue dans la soirée du samedi 10 octobre. Des rencontres nationales sont annoncées le 31 octobre et le 1ᵉʳ novembre, puis de nouvelles mobilisations le weekend du 14 et 15 novembre, pendant la COP31 qui se tiendra en Turquie et à quelques jours du vote solennel du budget 2027.



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