Midterms aux États-Unis : et si le parti démocrate devenait réellement socialiste ? (H.fr-11/9/26)

Dans le Colorado, la socialiste Melat Kiros a battu sa rivale démocrate Diana DeGette, élue sans discontinuer depuis 1996. © MICHAEL CIAGLO / GETTY IMAGES VIA AFP

Les primaires ont été marquées par des victoires retentissantes de candidats socialistes proclamés ou authentiquement progressistes. Cela suffira-t-il à changer la donne au sein du Parti démocrate ?

Par Christophe DEROUBAIX

Si les électeurs sont appelés le mardi 3 novembre à priver Donald Trump de la majorité dont il dispose au Congrès, une frange d’entre eux a pu, ces derniers mois, choisir les candidats démocrates dans le cadre des primaires. C’est l’acte 1 des midterms : celui qui détermine le curseur politique de la coalition démocrate. Celui du Parti républicain est toujours indexé sur Donald Trump, l’homme qui lui a permis de remporter deux élections présidentielles. Mais qu’en est-il du parti qui a perdu un scrutin « imperdable » face à un candidat, responsable de l’insurrection du 6 janvier 2021, et multi-inculpé ?

Le cycle 2026 marque clairement une poussée de l’aile gauche, au point que les médias « mainstream » s’interrogent à longueur d’antenne et de colonnes sur cette « prise de pouvoir » du Parti démocrate par la gauche. Nous n’en sommes pas (encore) à une victoire par K.-O., mais des points ont incontestablement été marqués. Des candidats progressistes, authentiquement de gauche ou membres des DSA, la principale organisation socialiste du pays, ont battu des concurrents soutenus par l’establishment.

Le succès d’Abdul El Sayed

La vague a réellement commencé en juin à New York. Soutenus par Zohran Mamdani, Darializa Avila Chevalier et Claire Valdez, deux membres du DSA, ainsi que Brad Lander remportent leur primaire. « Oui, mais c’est New York ! » rétorquent alors les centristes démocrates, convoquant un supposé côté insulaire de Big Apple comme pour mieux conjurer le sort.

Dans son livre la Victoire de Zohran Mamdani à New York. Un laboratoire pour la gauche (éditions Textuel), Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns Hopkins, conteste cette idée : « On répète souvent que New York est une ville démocrate, trop particulière pour dire quoi que ce soit du pays. C’est l’inverse. Parce qu’elle concentre les ambitions, les mouvements sociaux, les organisations militantes et les rivalités idéologiques du camp démocrate, elle agit souvent comme une version accélérée de son avenir. »

Dans les semaines qui suivent, des faits lui donnent raison : Melat Kiros (Colorado), Amish Shah (Arizona), Chris Rabb (Pennsylvanie), William Lawrence et Donavan McKinney (Michigan) confirment le coup de Trafalgar. Cependant, ces victoires ont lieu dans des circonscriptions très « bleues », la couleur du Parti démocrate, donnant crédit à la thèse selon laquelle les insurgés de gauche ne peuvent prospérer que dans des « niches » électorales urbaines.

Le succès d’Abdul El Sayed le 4 août impose un autre récit. D’abord, parce qu’il remporte une primaire à l’échelle d’un État, en l’occurrence le Michigan, le dixième plus peuplé du pays. Ensuite, parce qu’il s’agit d’un « swing state » (Obama en 2008 et 2012, Trump en 2016, Biden en 2020 et Trump en 2024). Enfin, car le candidat soutenu par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez a également dû affronter un déluge de dollars déversés pour juguler sa dynamique.

D’après le décompte final du New York Times, une poignée de groupes de pression ont dépensé pour la candidate de l’establishment, Haley Stevens, la bagatelle de 62 millions de dollars. L’Aipac (groupe de soutien à Israël) à lui seul a injecté 32 millions de dollars, un record pour 2026. Le succès quelques jours plus tard de Peggy Flanagan dans le Minnesota puis d’Angie Nixon en Floride pour deux sièges de sénateurs illustre que, selon la bonne veille formule américaine, « la marée fait monter tous les bateaux ».

Encore insuffisants pour faire « basculer » le Parti démocrate

Pourquoi cette réémergence après une première insurrection lors de la campagne présidentielle de Bernie Sanders en 2016, puis une mise sous le boisseau pendant la présidence Biden (2021-2025) ? Dans un entretien à l’Humanité magazine, David Sirota, ancien conseiller de Sanders, en livrait la clé : « Nous vivons un moment où, pour la première fois depuis très longtemps, les sondages nous disent que la base électorale du Parti démocrate est profondément mécontente de la direction du parti. Nous devons comprendre à quel point cette situation est unique, du moins au cours des cinquante dernières années », explique-t-il.

Et de poursuivre : « Il faut remonter aux années 1960, au mouvement pour les droits civiques puis aux mobilisations contre la guerre du Vietnam, pour retrouver un tel état de fait. La base du parti a toujours fait preuve d’une grande déférence à l’égard de la direction. Obama disposait d’un « mandat » puissant de l’électorat et on pouvait espérer que la dynamique se poursuive lors de sa prise de pouvoir. » Comme dans les années 1960, la gauche s’appuie sur les mouvements de la société, de Black Lives Matter à MeToo en passant par la renaissance du mouvement syndical et l’émergence politique des nouvelles générations.

Si Donald Trump est le plus impopulaire des présidents à ce stade de son mandat, la « marque » démocrate est presque autant discréditée, indiquent les sondages. Un espace existe pour des candidats à la fois opposés aux politiques de l’administration Trump et proposant un positionnement plus radical au sein de la coalition démocrate.

C’est cet espace qu’investissent des candidats socialistes revendiqués, des progressistes ou des populistes (aux États-Unis, le terme a une connotation positive) qui se retrouvent sur une plateforme commune : système de santé universel (Medicare for All), augmentation du salaire minimum et de la fiscalité pour les plus riches, abolition de l’ICE, la police de l’immigration, et dénonciation du génocide à Gaza.

Leurs succès sont indéniables mais encore insuffisants pour faire « basculer » le Parti démocrate. « En termes de rapport des forces à la Chambre, cela ferait passer le nombre d’élus socialistes de deux à sept (sur 435 – NDLR), nuance pour l’HM Ludivine Gilli, directrice de l’Observatoire Amérique du Nord de la Fondation Jean-Jaurès. En revanche, dans la perspective de la présidentielle 2028, cela pourrait nourrir une dynamique. »

La course présidentielle sera certainement lancée dans les jours qui suivent les midterms, avec une aile gauche qui attend le positionnement d’Alexandria Ocasio-Cortez. Les frictions des primaires s’évanouiront-elles à la perspective de battre le parti de Donald Trump ? « Le risque est qu’une partie de l’électorat démocrate s’abstienne, dans un sens ou dans un autre, souligne Ludivine Gilli. Dans des élections serrées, cela peut changer le résultat. »

Source: https://www.humanite.fr/monde/etats-unis/midterms-aux-etats-unis-et-si-le-parti-democrate-devenait-reellement-socialiste

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