« Morts au feu, suicides, cancers » : les pompiers installent leur camp de la colère à Paris (H.fr-27/09/26)

« On est fatigués d’enchaîner 15 à 20 sorties par jour. Cela n’a plus de sens. Je n’ai pas choisi ce métier pour cela », soupire Benjamin Calvario, représentant syndical CGT dans le Nord. © JULIEN DE ROSA / AFP

Installés pour trois jours au Champ-de-Mars, à Paris, des pompiers professionnels venus de toute la France lancent l’alerte. Manque d’effectifs, insuffisance d’équipements, perte de sens du métier mettent le système de secours français sous pression.

Par Eugénie BARBEZAT

À quelques dizaines de mètres de la tour Eiffel, le son strident d’une sirène d’alerte attire l’œil vers un vaste carré d’herbe où sont installés tentes et barnums. Tandis que les drapeaux des différents syndicats de pompiers professionnels affichent leurs couleurs aux quatre coins du campement, une grande bâche posée au sol donne le ton : un ours blanc y côtoie un panda et un pompier, avec pour légende : « Espèces en voie d’extinction ». Un peu plus loin, sous le stand de la CGT, cette inscription en gros caractères blancs sur fond noir : « Morts au feu, suicides, cancers. Ras-le-bol de porter les cercueils ».

Le malaise des pompiers, qui portent l’écusson « en grève » sur leur tenue, est palpable. Pour y sensibiliser la population, plus de 200 professionnels issus de toute la France ont ainsi passé la nuit de dimanche à lundi sur place, avant de défiler dans la capitale au départ de Bercy ce lundi et de se joindre en masse, mardi 29 septembre, à la manifestation pour la défense des services publics où plus de 8 000 d’entre eux sont attendus.

La solidarité des habitants et des associations

Pour l’heure, sur leur QG temporaire, la solidarité s’organise : salade de pommes de terre et tartes aux pommes préparées dans des cuisines solidaires parisiennes ; caisses de pommes et de raisins, fromage et pain apportés par des membres des Greniers des Soulèvements de la Terre et des réseaux de ravitaillement…

De quoi réconforter un court moment ceux qui, à l’image de Benjamin Calvario, représentant syndical CGT dans le Nord, voient leurs conditions de travail se dégrader d’année en année. Le quadragénaire, en poste à Saint-Amand-les-Eaux, ne cache pas sa colère : « On est fatigués d’enchaîner 15 à 20 sorties par jour. Cela n’a plus de sens. Je n’ai pas choisi ce métier pour cela », soupire-t-il.

Des effectifs insuffisants face à des besoins en hausse constante

« Dans des territoires où les habitants disposent souvent de peu de moyens de transport, les pompiers deviennent parfois le dernier recours pour accéder aux soins », pointe Peter Gurruchaga, sapeur-pompier professionnel depuis 2003 à Garges-lès-Gonesse (Val-d’Oise) et représentant CGT des services départementaux d’incendie et de secours (SDIS).

Les déserts médicaux, la pénurie de médecins généralistes et les urgences saturées entraînent une sursollicitation des pompiers, dont les effectifs n’ont pas augmenté proportionnellement aux besoins de la population. Résultat : « Quand vous habitez une grande ville et que vous faites un arrêt cardio-respiratoire, vous avez davantage de chances d’être sauvé que dans certains territoires ruraux », déplore Peter Gurruchaga.

Le recours massif à des volontaires sous-rémunérés

Pour continuer à fonctionner, les SDIS s’appuient massivement sur les sapeurs-pompiers volontaires. Dans le Val-d’Oise, par exemple, 51 % des effectifs nécessaires au fonctionnement quotidien sont composés de volontaires en garde postée. Ces derniers réalisent 57 % des interventions, mais ne représentent que 14 % de la masse salariale.

L’été caniculaire a également mis en lumière un criant manque de matériel pour faire face aux risques climatiques qui s’intensifient. Pour preuve, depuis 1973, la France a connu 17 incendies de forêt ayant dépassé 5 000 hectares. Or, 6 de ces 17 mégafeux se sont produits depuis 2021, signe d’une accélération liée au changement climatique.

De plus, les épisodes de tempêtes, les phénomènes météorologiques extrêmes et les incendies de grande ampleur viennent désormais s’ajouter aux missions habituelles. Et le manque d’engins et d’équipements se pose avec d’autant plus d’acuité que les incendies ne sont plus limités aux zones traditionnellement à risque mais, comme on l’a vu à Fontainebleau, frappent désormais l’ensemble de l’Hexagone.

Cancers professionnels : un combat administratif souvent solitaire

Au-delà des effectifs et du matériel, les pompiers souhaiteraient que leur exposition aux risques soit mieux prise en compte. « Aujourd’hui, constate Maxime Sauvage, représentant syndical SUD, les agents exposés aux fumées toxiques ou aux PFAS doivent souvent mener seuls un long combat administratif pour faire reconnaître l’origine professionnelle de leur pathologie. »

Pour pallier l’ensemble de ces problèmes, les pompiers réclament le recrutement de 21 000 sapeurs-pompiers professionnels supplémentaires, le renouvellement des véhicules spécialisés, la reconnaissance des cancers professionnels, une amélioration des conditions de retraite et une meilleure reconnaissance salariale. « On ne demande pas l’aumône, insiste Benjamin Calvario. On lance l’alerte : avec le réchauffement climatique et le vieillissement de la population, sans investissements massifs dans la protection des populations, le pays s’écroule. »

L’intersyndicale des sapeurs-pompiers, dont une délégation devrait être reçue mardi par le ministre de l’Intérieur, espère donc « des engagements solides afin d’assurer l’avenir du service public de secours ».

source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/sapeurs-pompiers/ras-le-bol-de-porter-les-cercueils-les-pompiers-sinstallent-trois-jours-sur-le-champ-de-mars-pour-sonner-lalerte

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