« Nous on veut vivre ensemble, mais il faut l’égalité » : en Kanaky, des élections provinciales entre indépendance et relents coloniaux (L’Huma-25/06/26)

À Lifou, comme dans les autres îles Loyauté, il faut surmonter le particularisme d’une « double insularité ».
© Benjamin Konig

Par Benjamin König

Lifou (Kanaky – Nouvelle-Calédonie), envoyé spécial.

« Rendez-vous au QG ! » Miguel, Alexandre et Jean-Pierre ont prévu de se rejoindre chez le frère de ce dernier. À côté de la case traditionnelle, sous un abri de tôle et de bois recouvert du drapeau kanak, l’équipe de campagne de la liste de l’Union calédonienne – Front de libération nationale kanak et socialiste (UC-FLNKS) – charge la sono, les banderoles, et liste les enjeux et les axes du programme.

Ce soir, le meeting est prévu chez la tribu de Wiwatul, dans le sud de l’île de Lifou, qui compose, avec Maré, Ouvéa et Tiga, l’une des trois provinces du territoire, celle des îles Loyauté. Les îles sont un des cœurs de la culture kanak : ici on parle le drehu, l’autre nom de Lifou, et on vote indépendantiste. Aux dernières élections provinciales, en 2019, les listes indépendantistes ont cumulé plus de 90 % des suffrages, avec, en tête, le mouvement historique de l’UC-FLNKS.

Pour ce scrutin, c’est Mickaël Forrest, ministre depuis 2021 du gouvernement calédonien, en charge de la Jeunesse, de la Culture et des Sports, qui a été désigné tête de liste pour l’UC-FLNKS dans la province. Également négociateur du Front dans les discussions sur l’avenir institutionnel, il est un enfant de Lifou, de la tribu de Luengoni, voisine de Wiwatul.

« Mon projet, c’est bâtir l’avenir des îles et de mon pays », expose-t-il en ouvrant le meeting après la cérémonie traditionnelle de la coutume. Et de retracer les récents événements : « Depuis 2021, on assiste à une réaffirmation de la France dans le pays kanak. » Tout en rappelant que les provinces, « un outil dans la construction de notre souveraineté, ne sont pas tombées du ciel : elles sont issues de la lutte ».

« J’ai pleuré pour les jeunes tués »

Et cette année, le contexte est singulier. Depuis cinq ans et le dernier des trois référendums d’autodétermination, la Kanaky – Nouvelle-Calédonie (KNC) a connu une succession d’événements qui ont bouleversé le territoire : torpillage du troisième référendum – dont le résultat n’est pas reconnu par l’ONU – par l’État français, qui craignait une victoire du oui à l’indépendance, suivi par la nomination au gouvernement de Sonia Backès, la cheffe de file de la droite anti-indépendantiste locale, partisane d’une partition de l’archipel et d’un apartheid de fait.

« Au même titre que l’huile et l’eau ne se mélangent pas, le monde kanak et le monde occidental ont, malgré plus de 170 années de vie commune, des antagonismes encore indépassables », avait-elle lancé en juillet 2024. Enfin, le dernier grand événement : les révoltes de mai 2024 de la jeunesse kanak, insurgée contre le dégel du corps électoral pour les élections provinciales que voulait faire passer en force le gouvernement, sur l’insistance de la droite calédonienne, et qui ont tourné aux émeutes sociales dans toute l’agglomération de Nouméa. Avec une répression féroce et 14 morts au total.

Deux ans après, cet épisode, qui a mis à bas l’économie du territoire, reste dans toutes les têtes. André Koe, militant indépendantiste depuis 1974, se rappelle « un temps où on triait les Kanak à l’école, pas plus de trois sur dix », et se remémore les jours sombres de mai 2024. « J’ai pleuré pour les jeunes tués, à Saint-Louis (une tribu au Mont-Dore où trois jeunes hommes ont été tués par le GIGN – NDLR), ce sont des gens qui viennent notamment des îles, et qui sont parqués là-bas. Ça nous a fait mal. Ils ont tué des jeunes alors que c’est l’État qui est responsable », résume-t-il avec émotion.

Les Loyaltiens, comme on les appelle ici, constituent une véritable diaspora. Aux 18 000 habitants des quatre îles, un chiffre en baisse depuis vingt ans, il faut ajouter 43 000 habitants dans le Grand Nouméa, se disant originaires des îles. Surtout des jeunes, qui partent dans l’espoir de trouver un travail, et qui constituent le cœur de la jeunesse kanak urbanisée qui s’est révoltée deux ans auparavant.

« Il faut être conscient que notre indépendance ne sera pas gratuite. »

Comme les autres colistiers, Marguerite Piaa prend la parole pour se présenter et exposer les raisons de son engagement. Avec ses cinq années d’études en France et un diplôme en aménagement du territoire, elle s’est posé cette question : « Que puis-je ramener de ce que j’ai appris pour mon pays ? » Comme ses camarades, elle place le développement économique au cœur du programme du FLNKS : « Il faut être conscient que notre indépendance ne sera pas gratuite. »

À Lifou, comme dans les autres îles Loyauté, il faut surmonter le particularisme d’une « double insularité ». Le problème des transports aérien et maritime est chronique, comme le rappelle, à quelques encablures de là, une manifestation contre le transfert des vols à l’aéroport de La Tontouta, à une trentaine de kilomètres de Nouméa. Ce qui complique les déplacements de familles entières. Quant au bateau, le Betico – ironiquement surnommé Vomito en raison des traversées souvent agitées –, il est vieillissant et plutôt cher pour les familles.

Paris tient à conserver la Nouvelle-Calédonie dans son giron

Autre priorité : la santé. Les problèmes de transport compliquent l’accès aux soins des habitants des îles, qui manquent cruellement de médecins, au point que les autorités ont fait appel à une équipe médicale de l’ordre de Malte. Les îles ne comptent que des dispensaires ; le seul hôpital de l’archipel est à Nouméa, les maternités aussi.

On pourrait être tenté de croire qu’ici, dans une petite île du Pacifique, les grands problèmes géopolitiques sont loin. Or, c’est tout le contraire, comme tient à le rappeler Mickaël Forrest, qui est aussi chargé des relations extérieures du FLNKS, alors que se profilent les quarante ans de l’inscription de la KNC sur la liste des pays à décoloniser de l’ONU. « Comment trouver notre place, comme petit peuple, dans ce monde dangereux qui va vers la guerre ? questionne-t-il. Par notre souveraineté : il s’agit de renforcer notre identité pour affronter les grands problèmes de ce monde. »

Car si la France tient à conserver la Nouvelle-Calédonie dans son giron, c’est avant tout en raison de ses intérêts stratégiques dans la région Asie-Pacifique. Hasard du calendrier, un nouveau navire de guerre, le patrouilleur Jean-Tranape, a rejoint, ce 18 juin, sa base navale de Nouméa, où sont stationnés plus de 1 650 personnels des armées françaises.

Malgré l’accord de Nouméa, l’impression générale est que la Kanaky – Nouvelle-Calédonie est au point mort, comme tétanisée. « Nous avons vécu trente ans de décolonisation, on ne peut plus attendre et revenir en arrière », lance Mickaël Forrest, inquiet de ce que, « dans les cinquante prochaines années, l’Indo-Pacifique sera le nouveau terrain de jeux des impérialismes ».

Pour le FLNKS, l’avenir du territoire passe par « l’accord de Kanaky », sur la table depuis plusieurs années, et qui organise la souveraineté de la KNC, en un mot l’indépendance, en association avec la France. Cet avenir préoccupe les participants au meeting. La première question fuse : « Bougival, c’est réellement fini ? Ou bien il faut dormir l’œil ouvert ? » Le pseudo-accord, imposé dans le dos du FLNKS mais rejeté par l’Assemblée nationale en avril dernier, a divisé le camp indépendantiste.

« La maison du FLNKS sera toujours ouverte »

En ce jeudi soir, c’est chez les tribus de Siloam et de Doking, dans le nord de Lifou, que l’UC-FLNKS a donné rendez-vous. Après la présentation des colistiers et du programme, le sujet vient sur la table, dès la première question. Jean-Pierre Iwane, ancien président de la Ligue calédonienne de volley-ball, apostrophe les candidats sur « la crise politique chez les indépendantistes » et le sentiment général : « Il n’y a plus de stabilité politique. »

Difficile de lui donner tort. Dans toutes les provinces, les listes concurrentes se multiplient. Et même si on assure que, dans les assemblées locales ou au Congrès, tout le camp indépendantiste saura se retrouver face à une droite dure, la division interroge. « La maison du FLNKS sera toujours ouverte », assure, Mickaël Forrest.

Le meeting terminé, c’est autour d’un peu de pain, de soupe ou de quelques ignames – légume sacré qui joue un rôle central dans la culture kanak – que les militants partagent les souvenirs. André Koe, un « vieux » comme on dit ici avec respect, lance avec ferveur : « C’est du cœur qu’on lutte, pour la dignité, et pas par intérêt. »

Il rappelle l’histoire d’une colonisation qui a profondément meurtri son peuple : « On nous a transportés dans des zoos humains quand même… Notre lutte est celle d’une parole, et elle est démocratique. Nous, on veut vivre ensemble, mais il faut l’égalité. »

Source: https://www.humanite.fr/monde/decolonisation/nous-on-veut-vivre-ensemble-mais-il-faut-legalite-en-kanaky-des-elections-provinciales-entre-independance-et-relents-coloniaux

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