«Nous voulons construire un territoire résilient face aux feux» : après les incendies, le monde paysan se réorganise (reporterre.net-5/08/26)

Emmanuelle Bernier, éleveuse, avait été contrainte d’abandonner une partie de ses bêtes et de sa vie devant l’avancée des flammes en août 2025. – © Antoine Berlioz / Reporterre

Un an après l’incendie des Corbières, dans l’Aude, ce drame continue de hanter le monde paysan. Mais il a aussi permis de renforcer les liens et d’engager une réflexion globale sur l’avenir du territoire.

Par Justin CARRETTE et Antoine BERLIOZ (photographies)

Fontjoncouse (Aude), reportage

En arpentant la piste forestière qui mène jusqu’à l’exploitation d’Emmanuelle Bernier, sur les hauteurs de Fontjoncouse, les traces du feu du 5 août 2025 sont partout. Certains arbres, noircis par les flammes, ont été abattus et s’amoncellent le long du chemin, d’autres tiennent encore péniblement debout. Au bout de la piste, la Cabane du berger d’Emmanuelle Bernier se reconstruit pas à pas.

Il y a un an, l’éleveuse a été contrainte d’abandonner une partie de ses bêtes et de sa vie devant l’avancée des flammes. Du matériel agricole, des cultures, le chalet dans lequel elle vivait et 17 chèvres ont été emportés par l’incendie que l’on surnomme « l’ogre des Corbières » dans la région. Au total, le feu a ravagé près de 17 000 hectares dans l’Aude en seulement quelques jours.

Autour d’Emmanuelle Bernier, les arbres noircis par le feu continuent d’habiter son quotidien. © Antoine Berlioz / Reporterre

Un an plus tard, le sourire ne quitte pas le visage d’Emmanuelle Bernier, occupée à appliquer une couche de crépi sur la nouvelle maison qu’elle habite. « Si ce drame a au moins permis quelque chose, c’est de renforcer les liens sur le territoire et d’amorcer de réelles réflexions pour l’avenir des Corbières. »

Élan de solidarité

Alors que les cendres étaient encore chaudes et que le feu n’était pas totalement fixé, un élan de solidarité s’est spontanément organisé dans les Corbières pour apporter du foin, de l’eau et un soutien psychologique aux personnes touchées par l’incendie. Avec pour base arrière le tiers-lieu paysan Beauregard, situé à quelques kilomètres de là, à Bizanet, des centaines de bénévoles se sont relayés pour prêter main-forte aux sinistrés.

« C’est cet élan de solidarité qui m’a permis de continuer à me battre. Il y avait rapidement du monde chez moi pour m’aider à reconstruire. La stupeur et le choc ont laissé place à cette formidable énergie collective », se souvient Emmanuelle.

En plus des ânes et des poules qu’elle avait confiés à d’autres agriculteurs du secteur en attendant de pouvoir les accueillir à nouveau, la paysanne s’occupe désormais de 45 brebis. © Antoine Berlioz / Reporterre

Depuis, l’éleveuse a même agrandi son cheptel. En plus des ânes et des poules qu’elle avait confiés à d’autres agriculteurs du secteur en attendant de pouvoir les accueillir à nouveau, la paysanne s’occupe désormais de 45 brebis. « L’idée, c’est d’en avoir 200 », confie celle qui est désormais présidente de l’association Corbières solidaires grands feux.

« On est contraints de laisser tomber notre exploitation »

Si Emmanuelle Bernier se relève à peine, un an après le feu, d’autres paysans n’ont pas cette chance et sont contraints d’abandonner leur exploitation. « On ne s’en sort pas financièrement et on a décidé de mettre la clé sous la porte », confie Hervé Leferrer, à la tête du Domaine du Grand Crès, près de Ribaute. En 2025, le feu a détruit environ 65 % de ses 12 hectares de vignoble, qu’il exploite depuis plus de trente ans.

« L’assurance nous a octroyé 70 000 euros pour nos pertes, mais il nous faudrait trois fois plus pour replanter et remettre les vignes en production », assure le vigneron, qui avait passé le relais à sa fille, laquelle gérait le domaine depuis sept ans. « Nous n’avons pas non plus été éligibles au fonds de 8 millions d’euros mis en place par l’État après les incendies », ajoute-t-il.

Malgré plusieurs relances, dont un courrier envoyé à la ministre de l’Agriculture Annie Genevard, mercredi 5 août, les services de l’État n’ont pas donné suite à leurs requêtes. Un an plus tôt, quelques jours après l’incendie, la ministre annonçait pourtant que « la priorité du gouvernement est d’aider les agriculteurs à se relever de ce drame ». Quelques jours auparavant, c’était le Premier ministre de l’époque, François Bayrou, qui tenait un discours similaire.

« On a cru à tous ces discours, à ces promesses et à ces aides pour relever l’agriculture des Corbières. Finalement, on est contraints de laisser tomber notre exploitation. C’est cette indifférence qui fait le plus mal », dénonce Hervé Leferrer.

Entretenir le territoire face aux risques d’incendie

Malgré ces destins contrastés, le feu a également fait émerger une réflexion sur l’avenir du territoire. « J’ai changé mes pratiques agricoles, explique Emmanuelle Bernier. Je me concentre désormais sur l’élevage, qui peut être une piste pour rendre le territoire plus résilient face aux incendies », dit-elle près de ses deux ânes.

L’éleveuse a notamment signé un contrat de pâturage avec une viticultrice du village voisin. « Il s’agit de faire pâturer les bêtes entre les vignes en hiver et sur des friches au printemps. Cette rotation des parcelles permet d’avoir un pâturage équilibré tout en entretenant le territoire face aux risques d’incendie », explique-t-elle.

18 jeunes s’affairent à construire des terrasses de culture sur l’exploitation d’Emmanuelle Bernier. © Antoine Berlioz / Reporterre

Autour d’elle, les arbres noircis par le feu de l’année précédente continuent d’habiter son quotidien. « Ça ne me fait rien de les voir. Je préfère qu’ils soient encore debout pour faire de l’ombre plutôt que d’avoir un désert comme sur certaines parcelles. Regardez en face : tout a été coupé, et cela crée désormais des ornières propices aux glissements de terrain et au ruissellement rapide de l’eau », dit-elle en pointant du doigt une colline avoisinante.

Un peu plus loin, 18 jeunes s’affairent à construire des terrasses de culture sur l’exploitation d’Emmanuelle en transportant de lourdes pierres calcaires. L’abbaye de Lagrasse, située à quelques kilomètres de là et épargnée de justesse par les flammes en 2025, est à l’origine de ce chantier. « C’est une aide symbolique, et c’est important pour nous de nouer ces liens sur le territoire », indique l’aumônier Jean-Baptiste, présent pour coordonner les travaux.

L’abbaye de Lagrasse, située à quelques kilomètres de là et épargnée de justesse par les flammes l’année dernière, est à l’origine de ce chantier. © Antoine Berlioz / Reporterre

« Ce n’est pas notre premier chantier : nous étions déjà chez Emmanuelle l’année dernière », ajoute Geneviève, une jeune catholique venue de Paris. « Ce n’est pas uniquement la foi qui nous anime, mais surtout l’envie de faire quelque chose d’utile. Il y a aussi des non-croyants dans le groupe », précise-t-elle, les lunettes vissées sur le nez pour se protéger du soleil matinal.

Sur les collines près de Ribaute, le vignoble d’Hervé Leferrer est quant à lui promis à l’arrachage. Sans les aides de l’État, l’exploitation va définitivement cesser son activité, un an après les feux. Alors que des réflexions globales sur l’avenir des Corbières émergent un peu partout dans les zones sinistrées, le vigneron, également président de l’association Développement durable en Corbières et Minervois (DDCM), alerte sur le développement de mégaprojets photovoltaïques sur le territoire.

« Ce n’est pas le projet d’avenir que nous voulons pour les Corbières », dénonce celui qui se bat depuis bientôt trois ans contre un mégaprojet de 132 443 panneaux solaires entre Ribaute et Tournissan. « Nous voulons construire un territoire résilient face aux feux, pas accepter que notre agriculture, nos paysages et notre patrimoine soient remplacés par des projets industriels », souffle-t-il.

Source: https://reporterre.net/Un-an-apres-l-incendie-le-monde-paysan-tente-peniblement-de-se-relever-dans-les-Corbieres

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