«On a tous en ligne de mire le 17 octobre» : chez les lycéens, la convergence comme horizon (reporterre-14/10/26)

Lors de la manifestation lycéenne à Paris, le 13 octobre 2026. – © NnoMan Cadoret / Reporterre

Ici des sandwichs et de l’eau, là du sérum physiologique, plus loin des sifflets imprimés en 3D… Des manifestants « solidaires » (parents, étudiants, profs, musiciens…) apportent leur soutien aux mobilisations lycéennes, comme à Paris le 13 octobre.

Par Léa GUEJ et Nnoman CADORET (photographies)

Paris, reportage

« Ne nous regardez pas, rejoignez-nous ! » À leur arrivée sur le parvis de l’Hôtel de Ville de la capitale, mardi 13 octobre, les lycéens et lycéennes sont accueillis par la mélodie d’un orchestre. Violons, trompettes, trombones… Des dizaines de musiciens, professionnels ou amateurs, ont répondu à l’appel lancé sur Instagram par l’association Orchestre du Nouveau monde pour jouer des musiques de Star Wars, Avengers, Pirates des Caraïbes ou encore « Emmenez-moi » de Charles Aznavour, devenu l’un des hymnes de la mobilisation.

« On vient faire la bande-originale de la révolte », plaisante Étienne Cognet, membre de l’orchestre et élu divers gauches à Maisons-Alfort (Val-de-Marne). « 10 kg de partitions » ont été imprimés et distribués aux volontaires. De la musique « épique et joyeuse » fait danser les manifestants « pour donner de la force à ce mouvement ». « La revendication essentielle de la jeunesse est d’avoir un avenir, et nous avons choisi d’être solidaires pour qu’ils puissent espérer en avoir un », explique le joueur de tuba.

De la musique «  épique et joyeuse  » pour faire danser les manifestants et «  donner de la force à ce mouvement  ». © NnoMan Cadoret / Reporterre
Une manifestante le 13 octobre 2026 à Paris. © NnoMan Cadoret / Reporterre

« Quel est notre avenir ? »

La solidarité, c’est ce qui donne du baume au cœur à Nour, 16 ans, élève de première au lycée Rosa-Parks de Saint-Denis. Venue avec plusieurs de ses camarades et professeurs, avec sa pancarte « fashion pas facho », elle se réjouit de voir « d’autres franges de la population » les rejoindre en manifestation. « Notre génération, on a l’impression d’être abandonnés, alors même si on est invisibles aux yeux du gouvernement, ça fait du bien de voir qu’on ne l’est pas aux yeux de profs, de parents et même de travailleurs qui nous rejoignent », sourit-elle.

« Quel est notre avenir ? interroge Nour. Pas de travail, des métiers remplacés par l’intelligence artificielle, la montée de l’extrême droite, une planète inhabitable et rejoindre l’armée. » La lycéenne peine à entrevoir un débouché réjouissant après le bac. « J’aimerais étudier les sciences politiques et faire du cinéma engagé », espère-t-elle.

Autour d’elle, les exemples sont nombreux de bacheliers « qui n’ont pas de filière ou de travail à la sortie, ou bien se retrouvent sur des voies qu’ils n’avaient pas choisies ».

Ravitaillements solidaires

Tandis que le cortège s’apprête à s’élancer, Wissal, 22 ans, arrive avec son microphone, suivie d’une vingtaine de bénévoles. Dans leurs sacs, de la nourriture et du matériel de protection. « Qui veut du thieb ? C’est gratuit ! » lancent les bénévoles en fendant la foule, tandis que d’autres distribuent des sandwichs à la volée, des « Palestine Cola » et des bouteilles d’eau. « On a apporté une cinquantaine de plats et plus de 200 sandwichs », décrit Wissal, membre de l’association Parole Vulgaire. Avec le collectif Œil au beurre noire et le Comité populaire d’entraide et de solidarité d’Aubervilliers, l’association se mobilise depuis deux semaines pour ravitailler les blocus des lycées de Seine-Saint-Denis.

Distribution de sandwichs végétariens. © NnoMan Cadoret / Reporterre
«  On dort très peu, on passe beaucoup de temps à aller récupérer [des denrées] et à se déplacer en camion d’un lycée à l’autre  », raconte Wissal. © NnoMan Cadoret / Reporterre

« On dort très peu, on passe beaucoup de temps à aller récupérer ce qui nous est donné et à se déplacer en camion d’un lycée à l’autre », explique Wissal, étudiante en master de sociologie et d’anthropologie à l’université Paris 8.

Les appels des organisations sur les réseaux sociaux pour alimenter leur « food et medic truck » ont connu un franc succès. Leur cagnotte en ligne a déjà dépassé les 25 000 euros, et les propositions de dons affluent dans leurs messageries. Les sandwichs ont été préparés par le restaurant Darna à Montreuil, tandis que les plats ont été concoctés « par un habitant d’Ivry qui s’est simplement motivé ». « On a même des paysans qui nous contactent pour donner de leurs productions », souligne Wissal.

Greta Thunberg aux côtés des lycéens français

La célèbre militante suédoise Greta Thunberg appelle même à les soutenir. « Les étudiants français sont dans la rue continuellement face à une répression policière extrême simplement parce qu’ils demandent le respect de leurs droits fondamentaux », souligne Greta Thunberg, qui s’est jointe au blocus du lycée Paul-Éluard à Saint-Denis, avant de participer à la manifestation. « Désormais, il est temps d’agir, car ils ne peuvent pas y parvenir seuls. Ils montrent au monde à quoi cela ressemble quand la jeunesse se mobilise, lorsque le système les néglige systématiquement », dit Greta Thunberg, qui appelle à soutenir les lycéens par des dons et dans la rue.

Greta Thunberg a pris part à la manifestation, et s’était aussi rendue, plus tôt, au blocus du lycée Paul-Éluard en Seine-Saint-Denis. © NnoMan Cadoret / Reporterre
© NnoMan Cadoret / Reporterre

Message reçu du côté des étudiants du supérieur. Nombre d’entre eux ont quitté leurs amphis, bloqué leur établissement, et rejoint les lycéens sur le pavé. Anaïs, élève en école d’architecture, n’est pas venue les mains vides. Avec ses camarades, elle a utilisé l’imprimante 3D de l’école pour fabriquer des sifflets qu’elle distribue aux manifestants.

« Ça permet de se retrouver dans la foule et de signaler s’il y a des blessés », précise Anaïs. Au fil du cortège, l’entraide s’organise. Les uns distribuant des « guides de manif » avec des conseils, les autres du sérum physiologique pour soulager ses yeux de l’effet irritant des gaz lacrymogènes.

Le 17 octobre « en ligne de mire »

Sur un boulevard Saint-Michel noir de monde, entre les pancartes inspirées par les références de Gen Z, apparaissent celles de « parents et profs solidaires ». Aline, professeure de sciences économiques et sociales, et Aude, professeure d’anglais au lycée Timbaud à Brétigny-sur-Orge, sont quant à elles venues en soutien de leurs élèves. « Je suis en colère de voir le mépris qu’ils reçoivent face à leurs revendications légitimes », s’indigne Aline. « Nos élèves ont grandi sous dix ans de macronie, avec une politique économique, éducative et climatique délétère, complète Aude. Face à cela, entre la violence institutionnelle et la répression, on doit se serrer les coudes. »

« Les étudiants français montrent au monde entier comment se battre », répète Greta Thunberg, « très fière des étudiants français ». « Ils nous disent ici que nous n’allons pas abandonner, que nous allons nous battre pour l’avenir qu’on nous vole. » Au niveau européen, la colère des lycéens français trouve des échos.

Aude au centre et Aline à droite, professeures venues en soutien aux lycéens et lycéennes. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Des mobilisations lycéennes ont déjà eu lieu en Belgique, en Italie, en Espagne et en Allemagne. Pour que la mobilisation tienne dans la durée, « il faut que les luttes convergent véritablement », insiste Wissal, de Parole Vulgaire. En tout cas, des chasubles syndicaux étaient présents dans les rues de Paris, comme celui d’Elvis, cheminot, qui espère voir la lutte « s’élargir » : « On a tous en ligne de mire le 17 octobre. » Devant les Invalides, les lycéens ont été tenus à l’écart de Matignon à coups de gaz lacrymogène et de canons à eau, mais toujours dansants sur la mélodie d’« Emmenez-moi ».


Notre reportage en photos :

source : https://reporterre.net/Qui-veut-du-thieb-C-est-gratuit-La-solidarite-s-organise-autour-des-lyceens

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