« On a vraiment l’impression qu’ils se foutent de notre gueule » : les salariés de William Saurin mobilisés contre la fermeture (H.fr-22/09/26)

« Comment vous voulez que je trouve un autre boulot dans ces conditions ? Ce travail m’a brisé. Je n’ai plus la santé », raconte un ouvrier. © Samir Maouche pour L’Humanité

Depuis le 8 septembre, les ouvriers de l’usine de Lagny-sur-Marne sont mobilisés contre la fermeture programmée de leur site agroalimentaire, jugé vieillissant par la direction du groupe Cofigeo, qui refuse d’investir.

Par Cécile ROUSSEAU

Un cadeau d’accueil que la direction de William Saurin n’est pas près d’oublier. Avant que les tôliers ne franchissent le portail du site, vendredi 18 septembre, les salariés avaient placé sur leur chemin un sanitaire avec un mot explicite « PSE de merde ».

Depuis l’annonce, le 8 septembre, de la fermeture en 2027 de l’usine historique à Lagny-sur-Marne (Seine-et-Marne), la colère des 142 salariés a explosé jusque sur le trottoir. Devant l’entrée, des croix ont été plantées symbolisant la mort de leurs emplois. Un petit cercueil surmonté de boîtes de choucroute et de cassoulet, les deux plats phares cuisinés sur place, est recouvert d’un t-shirt « RIP William Saurin ».

« On a installé cela parce qu’on essaie de nous enterrer vivants : nous avons besoin de nous exprimer », glisse Ghislain M., délégué syndical CGT. Si la dizaine de salariés sortant respirer ou fumer une cigarette n’est pas (encore) en grève, c’est que les syndicats ont arraché la création d’un groupe de parole qui se déroule… En plein air. Pendant que les employés déchargent la pression dehors, à l’intérieur, la production tourne au ralenti.

« On nous avait dit que tout allait bien »

« La raison invoquée pour fermer notre usine des années 1960 est que le groupe n’a pas les moyens d’investir 33 millions d’euros en travaux pour la rénover, mais on se demande auprès de quels artisans ils ont fait le devis vu la somme », ironise Vincent Leroy, élu CGT au CSE, estimant, comme ses collègues, que celle-ci est surévaluée. « Ils avancent aussi une baisse de 17 % de l’activité depuis 2022 mais une semaine avant l’annonce, on nous avait dit que tout allait bien », appuie Stéphane Huet, élu CFDT.

Depuis le rachat par le groupe d’agroalimentaire Cofigeo (qui détient aussi les marques Raynal et Roquelaure et Garbit) en 2018 avec 12 millions d’euros d’aide de l’État, tout est allé progressivement de mal en pis. « Ça fait des mois que nous perdons des tonnages de produits qui sont transférés ailleurs, notamment dans l’usine de Capdenac (Aveyron) qui va récupérer une partie de nos activités (41 emplois y seront créés postfermeture, NDLR) alors qu’elle est déjà en surcapacité !, précise Vincent Leroy. Certains de nos stérilisateurs ont également été emmenés sur d’autres sites. »

Si le chiffre d’affaires de Cofigeo a bondi entre 2018 et 2025, passant de 130 à 330 millions, selon les syndicats, les salariés ont l’impression que leur outil de travail, lui, a été siphonné. « Nous devons nous acquitter de 5 millions d’euros par an de redevance pour continuer à produire la marque William Saurin et de 100 000 euros de loyer par mois, c’est intenable, souligne Ghislain M. On nous parle de la mutation du secteur, des effets de la guerre sur l’inflation, mais des conflits il y en a tout le temps ! Nous sommes surtout dirigés par des financiers qui ne pensent qu’à faire remonter les dividendes. Leurs marges ont augmenté mais la qualité a baissé. »

Selon Michèle, qui est à la découpe de la charcuterie, le slogan de la marque, « En vrai c’est bon ! », n’a jamais été aussi mal choisiqu’en ce moment : « Il n’y a presque plus de viande dans les conserves », déplore la sexagénaire, qui a vu partir les préparations de saucisses lentilles et de spaghettis bolognaise. « On a vraiment l’impression qu’ils se foutent de notre gueule. »

« Qu’est-ce que j’aurais fait de ma vie sans ce travail ? »

Il y a un an, la CGT avait pourtant proposé un plan de redressement de Lagny incluant des investissements, mais aussi un retour de certaines productions, ainsi que de la promotion pour faire connaître leur savoir-faire. Peine perdue. L’abandon de cette fabrique urbaine, pourtant proche du plus gros bassin de consommation du pays, est d’autant plus vécu comme une trahison que William Saurin, féru d’aviron et président du club Lagny, y avait enraciné sa première usine il y a tout juste cent ans.

Sortie quelques minutes pour souffler, Christine, 65 ans, redoute la fin de cette entreprise emblématique de la gastronomie sur le pouce. Au bout de quarante-trois ans à la chaîne de remplissage, elle estime que William Saurin lui a sauvé la vie.

« Qu’est-ce que j’aurais fait de ma vie sans ce travail ?, se demande la future retraitée qui y a rencontré son mari aujourd’hui décédé. J’ai mal aux poignets et aux yeux à force d’être sous les néons, mais c’est comme une famille. Avant, on faisait des repas entre nous, l’ambiance était joyeuse. Là je n’ai pas vraiment de goût. Je bosse et je m’occupe de mes chiennes. L’annonce de la fermeture m’a brisé le cœur mais je compte me battre pour mes collègues qui vont rester derrière », explique celle qui se lève tous les matins à 4 heures pour moins de 2 000 euros.

« Comment voulez-vous que je trouve un autre boulot dans ces conditions »

Chez ces ouvriers, dont une grande partie a plus de 50 ans, l’annonce du 8 septembre, faite à grand renfort de vigiles pour éviter que la situation ne dégénère, a ouvert un gros point d’interrogation pour l’avenir. Devant la banderole« 150 chômeurs » posée sur la clôture, saluant les nombreux automobilistes qui les klaxonnent en soutien, Steve, 50 ans, reste vissé à sa chaise.

Sous son tee-shirt, il montre une ceinture lombaire maintenant son dos fracassé. « Comment vous voulez que je trouve un autre boulot dans ces conditions ? Ce travail m’a brisé. Je n’ai plus la santé. Avant d’avoir des machines, on chargeait les palettes à la main. Alors que j’ai un fils de 9 ans à charge, j’ai peur qu’on me dise que je suis trop vieux pour être embauché », redoute ce salarié qui a passé dix ans d’intérim, avant de décrocher un CDI.

En ouvrant une barquette de merguez en perspective d’un barbecue, Fabien Gillouaye, manager et délégué Unsa, regrette aussi que l’entreprise ait perdu sa vocation sociale : « À Lagny ou à Torcy, tout le monde a membre de sa famille qui a travaillé chez William Saurin. La société a permis de sortir plein de gens de la misère, elle le revendiquait », raconte l’ouvrier.

Des salariés dorment d’ailleurs toujours sur le site faute de réussir à trouver un logement. « Même si nous n’avons pas les pires salaires du secteur, la vie reste compliquée, poursuit-il. Notre mobilisation nous donne un peu d’espoir. Les dirigeants se retrouvent désormais face à un mur. » Sollicitées pour des précisions, la direction de l’enseigne ainsi que celle de Cofigeo n’ont pas donné suite.

Source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/agroalimentaire/on-a-vraiment-limpression-quils-se-foutent-de-notre-gueule-les-salaries-de-william-saurin-mobilises-contre-la-fermeture

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