
À Montpellier, des étudiants occupent leur campus depuis le 6 octobre pour réclamer notamment l’abrogation du partenariat noué avec TotalEnergies dans le cadre d’un master. Ils refusent que la multinationale « vienne faire sa propagande à l’université ».
Par Prisca BORREL et David RICHARD (photographies)
Montpellier (Hérault), reportage
Barrages filtrants, lits de camp, barricades… À la faculté de sciences de Montpellier, la mobilisation lycéenne a permis d’amplifier une colère sourde qui couvait depuis plusieurs mois déjà. En cause notamment : l’ombre de TotalEnergies qui a noué un partenariat décrié avec l’université avant l’été, et mettra ses « professeurs » à disposition du master Énergie « à titre gracieux » dès cette année.
En juin, la nouvelle avait suscité un vent de panique, tant du côté des personnels que des étudiants, qui ont initié une pétition avoisinant les 3 000 signatures à ce jour. Sur le fond, les opposants à ce partenariat dénoncent une opération de « greenwashing », une entorse à l’indépendance de l’enseignement supérieur et la mainmise de TotalEnergies, sans contradictoire possible, sur les trente heures de cours qui lui seront confiées.
« Nos revendications locales, on peut les gagner dans le cadre d’un mouvement national, lâche un étudiant posté dans les gradins de l’amphi du campus Triolet, occupé depuis le 6 octobre. On ne veut pas devenir les pions de Total, ni vivre sur une planète cramée. Les lycéens nous ouvrent la voie, essayons de les suivre avec nos potentialités. »

Signé bien après les inscriptions en master, ce partenariat a mis les étudiants et les personnels au pied du mur. « Ce n’est pas un partenariat économique, c’est pour de l’enseignement. Il n’y a aucune contrepartie. Sauf qu’il s’agit d’une entreprise qui fait du profit sur la guerre et sur la destruction écologique et qu’elle vient faire sa propagande à l’université », analyse Alex [*], étudiant lui aussi.
Via cette occupation, les bloqueurs entendent faire pression sur la présidence pour qu’elle abroge cette convention. « Nous voulons que ce partenariat soit à nouveau soumis au vote en conseil d’administration. On espère que notre mobilisation a été entendue, et qu’elle a permis à certains élus de changer d’avis », résume aussi Simon [*], la convention ayant été adoptée à une voix près en juin.

« Total défie les faits scientifiques et fabrique du doute »
Côté enseignants, si on n’assiste pas systématiquement aux AG, on suit la mobilisation de très près. « Les intervenants extérieurs ne nous posent pas de problème. Ils apportent des connaissances techniques qu’on n’a pas sur le monde de l’entreprise. Mais là, c’est Total. Dans le champ scientifique, ce n’est pas une entreprise comme les autres », soupire Benoît Gibert, professeur en sciences de la terre, qui intervient aussi dans le master Énergie.
« Encore hier [le 8 octobre], des chercheurs ont publié une tribune dans le journal Le Monde pour expliquer la façon dont Total défie les faits scientifiques dans sa communication, et fabrique du doute. C’est connu, et ça nous pose un problème éthique », poursuit l’enseignant. Il compte parmi les élus du conseil de la faculté de sciences et milite désormais pour la création d’un comité d’éthique chargé d’examiner les projets de partenariat en amont.

Au sortir de l’AG, Hiver [*] est dépitée. « Pour moi, c’est insensé, s’indigne cette doctorante en écologie. À Montpellier, nous avons l’un des pôles écologie les plus importants de France. Je ne comprends pas. » Avec un groupe de chercheurs et de post-doc, elle participe actuellement à la rédaction d’une tribune pour dénoncer cette situation, qui dépasse de loin le cas montpelliérain.
Même consternation pour Julia Dayan, enseignante, chercheuse au Cefe (laboratoire d’écologie du CNRS), et membre active de ce collectif informel. « Le corps des enseignants-chercheurs ne savait pas que ce genre de partenariat était envisageable avant que cela nous arrive. Cet été, nous nous sommes aperçus que Total était également présent à l’université de Toulouse, au Collège de France, à Pau… Nous voulons lancer une initiative nationale pour avoir une vue plus précise sur ce problème d’entrisme qui menace l’enseignement supérieur », explique-t-elle.

Avec ses collègues et cette tribune en devenir, Julia Dayan espère aussi interpeller les députés. « On sait que c’est ambitieux, mais on aimerait inciter l’Assemblée nationale à créer une commission d’enquête parlementaire sur le sujet », s’avance la chercheuse.
Contacté, le doyen de la faculté des sciences confirme auprès de Reporterre avoir demandé aux équipes pédagogiques de revoir « les formulations qui ont pu choquer ». Ils devraient donc produire un avenant, qui sera ensuite présenté au conseil de la faculté des sciences, puis soumis au vote.
Mettre fin aux partenariats avec les énergies fossiles
Cette démarche vise notamment le passage où la firme se présente comme « un acteur majeur de la transition énergétique », en « réinventant la production et la consommation d’énergies » pour « atteindre la neutralité carbone dès 2050 ». Des propos qui ont conduit à sa condamnation pour pratiques commerciales trompeuses en 2025, et qui figuraient toujours dans la convention de partenariat signée en juin.
Mis à part ces quelques précisions, Jean-Philippe Marin campe sur ses positions. « Le volume horaire est de trente heures, c’est famélique. Et je l’ai toujours dit : je vérifie les supports pédagogiques. Il n’y a absolument rien, pas de biais… Ce sont les compétences de Total dans le renouvelable qu’on sollicite », insiste le doyen.

Comme le souligne Julia Dayan, d’autres universités en Europe ont fait des choix plus « vertueux ». Comme l’Université libre d’Amsterdam, « qui est devenue la première université européenne et la deuxième au monde à mettre fin à tout nouveau partenariat de recherche avec des entreprises du secteur des énergies fossiles ne démontrant pas un engagement crédible en faveur des objectifs de l’Accord de Paris ».
Le 9 octobre, les étudiants de la faculté de sciences de Montpellier ont voté la poursuite de l’occupation, et espèrent pouvoir l’étendre jusqu’à la manifestation du 17 octobre.



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