Pétrole dans les outre-mer : «l’extractivisme n’a jamais constitué un instrument d’émancipation des peuples» (reporterre.net-21/08/26)

© Aude Abou Nasr / Reporterre

« Aurons-nous l’audace, dans les territoires d’outre-mer, d’inventer un avenir sans prédation fossile, pour préserver notre propre conception du vivant ? » demande le député de Martinique Marcellin Nadeau dans cette tribune, qui appelle à une représentativité politique plus juste.

Par Marcellin NADEAU , député de la Martinique et une quinzaine de signataires

Marcellin Nadeau est député de Martinique. Il est membre de la commission du développement durable à l’Assemblée nationale et siège au groupe GDR (Gauche démocrate et républicaine). Les noms des signataires de la tribune sont précisés à la fin du texte.


Quelle émancipation au sortir de la colonisation et de l’esclavage ? Comment permettre à des peuples longtemps déshumanisés et à des territoires sacrifiés aux logiques du capitalisme colonial d’accéder à la justice sociale, à la souveraineté et à la dignité ?

C’est au nom de ces aspirations légitimes que le sénateur Georges Patient, puis les députés de Guyane ont proposé de lever l’interdiction de l’exploitation des hydrocarbures dans les outre-mer. Pour ses défenseurs, cette ressource pourrait offrir un levier de développement face à la pauvreté persistante, au désengagement de l’État et aux retards structurels qui frappent encore nombre de territoires ultramarins.

Cette tribune ne prétend pas dire aux Guyanais ce qu’ils doivent faire. Nous défendons le droit des peuples à l’autodétermination. Mais elle entend contribuer à un débat plus large : celui de la place de l’écologie dans les processus d’émancipation postcoloniale, depuis des territoires parmi les premiers exposés aux conséquences du dérèglement climatique.

L’or noir prolonge l’œuvre coloniale

Si l’attrait des ressources fossiles peut se comprendre au regard des difficultés sociales rencontrées, cette orientation nous paraît en contradiction avec l’idée même d’une décolonisation au XXIe siècle. Nous ne pouvons pas combattre les effets du changement climatique tout en recherchant de nouvelles réserves d’énergie fossile.

Au-delà de ses conséquences environnementales, l’histoire montre que l’extractivisme n’a jamais constitué un instrument d’émancipation des peuples colonisés. Partout, l’exploitation des ressources minières et pétrolières s’est accompagnée d’inégalités, de dépendances économiques, de violences sociales et de concentration des richesses au profit de quelques acteurs. L’or, même lorsqu’il est noir, n’a jamais été décolonial.

« L’or, même lorsqu’il est noir,
n’a jamais été décolonial »

Le colonialisme n’a pas seulement dépossédé les peuples de leurs terres. Il a imposé une vision du monde dans laquelle la nature devient une réserve de ressources à exploiter. Cette logique a conduit aux plantations esclavagistes, aux monocultures destructrices, à la surexploitation des territoires et, aujourd’hui, à la crise climatique.

Il serait paradoxal que les peuples qui ont subi cette histoire soient désormais invités à trouver leur émancipation dans la poursuite du même modèle. Nos territoires de la Caraïbe, de l’Amazonie et des océans ne doivent pas devenir les dernières frontières d’une économie fossile dont les impasses apparaissent chaque jour davantage.

La liberté politique ne peut se réduire au droit de reproduire les mécanismes de la domination. Être libre, c’est pouvoir imaginer d’autres chemins.

Pour des écologies décoloniales

Nous respectons celles et ceux qui défendent un développement endogène, souverain ou autonome. Après des siècles de pillage et de dépendance, la volonté de reprendre la maîtrise de ses richesses est profondément légitime.

Mais l’enjeu de la décolonisation n’est pas seulement de changer le propriétaire de la machine extractive. Il est aussi de s’interroger sur la machine elle-même. Une écologie véritablement décoloniale ne demande pas aux peuples de renoncer au développement. Elle pose une autre question : quel développement voulons-nous, pour qui, pour combien de temps, et à quel prix pour le vivant dont nous dépendons ?

Nous refusons à la fois l’extractivisme qui prolonge les logiques coloniales et l’« écocolonialisme » qui prétendrait imposer depuis le Nord des injonctions déconnectées des réalités des peuples du Sud. La justice historique ne consiste pas à obtenir le droit de répéter les erreurs qui ont produit la crise actuelle. Elle consiste à conquérir la liberté de créer autre chose.

« Nous refusons à la fois l’extractivisme qui prolonge les logiques coloniales et l’“écocolonialisme” »

Nos territoires portent des savoirs issus des cultures amérindiennes, afrodescendantes, créoles et océaniques, fondés sur l’interdépendance, le soin et le respect du vivant. Cette richesse peut constituer une contribution essentielle au monde de demain.

Le véritable développement ne se mesure pas en nombre de barils de pétrole extraits. Il se mesure à la capacité d’un peuple à garantir sa dignité, sa souveraineté alimentaire et énergétique, son autonomie économique, son accès à l’éducation, à la santé, à la culture et à la préservation des écosystèmes dont il dépend.

La Guyane, la Martinique, la Guadeloupe, la Polynésie ou La Réunion peuvent devenir des lieux d’expérimentation d’une autre voie, celle de l’agroécologie, des énergies renouvelables, de l’économie circulaire, de la recherche sur la biodiversité et de la coopération régionale.

Refuser de faire de nos territoires les dernières frontières du pétrole n’est pas renoncer à leur développement. C’est revendiquer le droit de choisir un développement qui ne sacrifie ni la Terre, ni les générations futures, ni notre propre conception de la liberté.

Colonialité, représentation politique et souveraineté

Le débat sur les hydrocarbures révèle aussi une question fondamentale : celle de la souveraineté politique. Les territoires ultramarins demeurent confrontés à une asymétrie de représentation qui limite leur capacité à peser dans les décisions nationales, persistance d’une forme de colonialité dans les mécanismes de représentation politique.

Avec leurs deux sénateurs et deux députés pour un territoire de 84 000 km², les Guyanais ont en effet peu de poids face aux 575 autres députés et 346 autres sénateurs de la France. Par ailleurs, peu importent les résultats locaux des élections présidentielle et législatives, vu le faible poids électoral, le président ou le parti arrivé en tête nationalement impose un ministre des outre-mer sans véritable légitimité. On ne peut donc que comprendre la déception et la révolte des représentants guyanais face au refus opposé par des parlementaires à leur proposition de loi pour le développement de leur territoire.

Deux voies apparaissent alors possibles : le droit des peuples à l’autodétermination, lorsqu’ils le souhaitent, ou une profonde réforme des institutions permettant une représentation plus juste des territoires et des peuples héritiers de la colonisation.

« La plus grande victoire de la décolonisation »

La France aime se vanter de son territoire marin et sa biodiversité, dont respectivement 97 et 80 % découlent des territoires dits d’outre-mer. Sans doute serait-il donc possible d’envisager une augmentation du nombre de représentants au sein du Parlement en fonction de ces espaces marins et de cette biodiversité. On aurait par exemple des représentants de la forêt en Guyane, du volcan martiniquais, des coraux guadeloupéens et atolls polynésiens, des eaux réunionnaises, ainsi que des représentants des peuples premiers. Ainsi la question de l’exploitation pétrolière serait aussi discutée par la forêt, par les rivières et par les peuples autochtones.

La véritable question n’est donc pas de savoir si les peuples d’outre-mer ont le droit de choisir leur avenir. Bien sûr qu’ils l’ont. Elle est de savoir si nous aurons l’audace d’inventer un avenir qui ne soit pas la copie retardée du modèle ayant conduit à la crise écologique actuelle.

La plus grande victoire du colonialisme serait de nous faire croire qu’être moderne signifie forcément dominer la Terre. La plus grande victoire de la décolonisation serait au contraire de démontrer qu’une autre manière de vivre, de produire et de décider est possible : une manière fondée sur la relation, la responsabilité, le respect du vivant et l’émancipation.


Signataires :

Marcellin Nadeau, député de Martinique, coprésident de Peyi-a (Martinique), coauteur de Nous sommes la Nature ! Écologie, colonialité et liberté des peuples (2024)
Malcom Ferdinand, philosophe martiniquais, directeur de l’Observatoire Terre-Mondes du CNRS, auteur d’Une écologie décoloniale : penser l’écologie depuis le monde caribéen (2024).
Pascal Margueritte, essayiste et politologue, auteur de l’article Face au dérèglement climatique, les Outre-mer sont des laboratoires de la transition écologique (2024, revue Hérodote), coauteur de Nous sommes la Nature ! Écologie, colonialité et liberté des peuples (2024)
Gabriel Amard, député du Rhône
Aline Archimbaud, ancienne sénatrice de Seine-Saint-Denis, coauteure du rapport  Les suicides des jeunes Amérindiens en Guyane française et auteure du rapport Amiante : des enjeux toujours actuels…
Jacques Archimbaud, initiateur des Rencontres des pensées de l’écologie de Cluny
Guillaume Blanc, professeur des universités, auteur de L’Invention du colonialisme vert (2020)
David Cormand, député européen, auteur de Ce que nous sommes – Repères écologistes (2022)
Antoine Denara, secrétaire général adjoint de Peyi-a (Martinique)
Jean-Claude Dolmen, secrétaire général de Peyi-a (Martinique)
Jean-Hugues Ratenon, député de La Réunion
Mereana Reid Arbelot, députée de Polynésie, auteure du rapport Refonder l’approche du fait nucléaire en Polynésie française : entre reconnaissance et réparation des conséquences du Centre d’expérimentation du Pacifique
Anne Stambach-Terrenoir, député de Haute-Garonne
Dominique Voynet, députée du Doubs et ancienne ministre

Source: https://reporterre.net/La-ruee-vers-les-energies-fossiles-prolonge-l-oeuvre-coloniale

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