
Les événements de samedi 17 octobre ont mis en lumière les défaillances dans la stratégie du maintien de l’ordre du ministère de l’Intérieur. Pour Sebastian Roché, sociologue, directeur de recherche au CNRS, le gouvernement est le grand responsable des violences.
Par Théo BOURRIEAU
La Macronie refuse toujours d’endosser la moindre responsabilité dans les violences survenues samedi 17 octobre. Alors que tous les ingrédients étaient réunis pour que la colère sociale explose, l’exécutif a été incapable d’employer une stratégie de maintien de l’ordre efficace. Ce que dénonce Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et auteur de La Police contre la rue (Grasset).
Selon vous, le gouvernement a favorisé la casse. Pourquoi ?
Sebastian Roché Sociologue, directeur de recherche au CNRS
Le manque d’anticipation et de préparation du ministère de l’Intérieur est très clair. Le gouvernement essaie de faire porter le blâme sur les services de renseignements. Pourtant, c’est Laurent Nuñez qui a martelé auprès de ses agents l’idée d’un complot de la gauche parlementaire contre les institutions. Ce type de lecture rend très difficile la recherche d’un compromis avec les organisateurs.
Ensuite, on constate une mauvaise définition des cortèges et de leur itinéraire. Ce retard ne permet pas, en une nuit, d’avertir les commerçants et de renforcer la protection de leur enseigne par exemple. Enfin, la tactique policière consistant à faire de l’utilisation des armes à feu sublétales le pivot du maintien de l’ordre demeure. On arrose la foule avec des grenades lacrymogènes, on tire au LBD sur tout ce qui bouge, y compris des journalistes, et on envoie des grenades explosives, y compris dans un orchestre qui joue place de la République.
Cette stratégie du chaos n’est pas à la hauteur d’un gouvernement dans une démocratie représentative. Ces graves manquements ont eu l’effet d’ouvrir une fenêtre d’opportunité à des groupes aux méthodes différentes et aux casseurs. En refusant d’entendre la colère sociale, le gouvernement a permis les scènes du 17 octobre.
Les 8 000 interpellations liées au mouvement lycéen ont-elles provoqué une saturation du système ?
Quand vous faites face à une protestation sociale profonde et que vous avez connu les gilets jaunes, vous devez anticiper un mouvement long. Interpeller 8 000 personnes, dont 7 000 adolescents, consomme énormément de ressources policières, et, surtout, expose des jeunes à des violences et des mutilations incroyables. D’après le ministère de la Justice, il y aurait moins d’une trentaine d’incarcérations sur ces 7 000 adolescents interpellés. Il s’agit d’une approche répressive de la police qu’on n’a pas connue depuis quarante ans.
La coordination des gilets jaunes a annoncé l’acte 2 du mouvement samedi 24 octobre, et l’intersyndicale appelle à la mobilisation le 5 novembre. Faut-il craindre une fuite en avant répressive ?
Le gouvernement a été obligé de reconnaître la perte de contrôle et est maintenant à la recherche désespérée de symboles d’autorité. Instaurer des « couvre-feux », expression issue du vocabulaire militaire, leur permet de mettre en scène une prétendue guerre contre le peuple.
L« Les Républicains », la droite ciottiste et les macronistes sont tentés par l’escalade. Quand on sait que les policiers français sont les plus armés d’Europe et qu’ils ont épuisé leur stock de munitions en manifestation, on comprend le cul-de-sac dans lequel le gouvernement s’est précipité.
Peut-on imaginer l’interdiction de la manifestation du 24 octobre ? L’instauration de l’état d’urgence ? Faut-il s’attendre à ces extrémités sécuritaires ?
Plus le gouvernement a peur, plus il va chercher à faire peur. Et c’est de cette spirale qu’il faut sortir. Si vous interdisez un mouvement ou si vous freinez son organisation, vous le rendez complètement ingérable. Jusqu’à présent, la stratégie de l’exécutif est de tenter d’étouffer la colère sociale sous les interpellations, les violences et les mutilations. Il faut pourtant reprendre attache avec les organisateurs de la mobilisation sociale.
La répression policière est-elle devenue la seule réponse politique du gouvernement à la colère sociale ?
La réponse policière n’est pas une réponse politique. En démocratie, il faut rechercher le consentement et trouver des mécanismes de gestion des conflits. Toutes les sociétés européennes sont traversées par des luttes, mais leur capacité à intégrer le conflit explique leur stabilité. Si on choisit une autre voie, on s’engage vers des mois d’instabilité, avant des élections présidentielle et législative censées accorder un nouvel élan à un gouvernement.
Quelles réformes urgentes sont nécessaires pour transformer la police française ?
Le problème de la police en gestion des foules est qu’elle répond aux instructions politiques. Vous pouvez la réformer autant que vous voulez, si vous leur dites que les manifestants sont des casseurs, vous leur ordonnez d’être violents. Si vous leur dites de n’avoir aucune retenue dans l’usage des armes, vous provoquez des blessures graves.
Cela étant dit, il est d’abord nécessaire de repenser la communication tactique. Si la police a besoin d’intervenir, les unités qui en ont la charge doivent pouvoir échanger avec les manifestants pour aboutir à une approche pacifiée. Enfin, il faut immédiatement suspendre l’utilisation des armes à feu sublétales, comme un signe d’apaisement.
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