« Quand on dépense 400 euros pour l’essence, ce n’est pas tenable » : face à la hausse du prix des carburants, les travailleurs « pris à la gorge » (H.fr-23/09/26)

Ces derniers jours, les chiffres à la pompe s’envolent. ©Francois HENRY/REA

Malgré l’annonce d’aides gouvernementales, l’inflation incontrôlée de l’essence et du gazole heurte de plein fouet la vie quotidienne de nombreuses personnes. Pour celles et ceux dont les salaires sont les plus bas, la facture ne passe pas.

Par Marie TOULGOAT; Naim SAKHI et Cécile ROUSSEAU

Il y a des records dont il ne fait pas bon se féliciter, et le prix de l’essence, ces derniers jours, en a battu plusieurs. Ce mardi 22 septembre, le prix moyen du gazole s’établissait à 2,41 euros le litre en moyenne en France, soit une hausse de près de 70 centimes au litre en seulement une année. Celui de l’essence SP95 le talonnait à pas moins de 2,17 euros le litre.

Les chiffres à la pompe s’envolent, les barils de pétrole sont toujours empêtrés dans le détroit d’Ormuz, et les premiers bruissements de mobilisations sociales se font entendre. Sur les réseaux sociaux, la multiplication des appels à se mobiliser le 17 octobre n’est pas sans rappeler l’émergence du mouvement des gilets jaunes en 2018. Cela donne surtout à voir les conséquences de cette hausse effrénée du prix de l’or noir sur la vie quotidienne d’un grand nombre de personnes.

« J’ai repéré une station-service où les tarifs sont un peu plus figés : c’est un bon plan que je garde pour moi », souffle Agnès1, agente de nuit au centre hospitalier de Grasse (Alpes-Maritimes), de peur, sans doute, qu’ébruiter cette précieuse information ne précipite une hausse de prix – ou une pénurie – à ce poste d’essence confidentiel.

Car, malgré la bonne adresse, le budget que la fonctionnaire alloue à ses déplacements s’est envolé. « Avec le prix de l’essence qui a plus que doublé, mon budget mensuel est passé de 80 euros à 150 euros », détaille celle dont le domicile est à deux heures de route aller-retour de l’hôpital où elle officie.

Face à l’inflation, des tentatives d’adaptation

« À la base, je m’étais installée à Nice, car le coût de la vie y était moins cher, mais je pense qu’avec la flambée à la pompe, ça devient un mauvais calcul. Je réfléchis à prendre les transports en commun, mais ça me prend 2 h 30 rien que pour l’aller, en train puis en bus, et je n’économise que 3 ou 4 euros par rapport à la voiture. Je le ferai peut-être quand j’aurais travaillé trois nuits d’affilée, même si ça me fera du sommeil en moins. »

Machiniste RATP en Seine-Saint-Denis, John a lui aussi usé de petites stratégies. « Au début de l’été, j’ai décidé de laisser la voiture à la maison et de sortir le vélo. J’ai de la chance, je n’habite qu’à une quinzaine de kilomètres du dépôt. Des collègues ont investi dans des trottinettes électriques », relate le conducteur de bus. Mais toutes ces combines pour éviter de passer à la pompe vont vite atteindre leur limite.

« Avec l’hiver qui approche, je ne sais pas comment faire. Je ne vais pas rouler sous la pluie ou dans le froid. Des collègues n’ont pas d’autre choix que de prendre la voiture. Ils ont construit leur vie en habitant loin de Paris et sa proche banlieue, dans l’Oise ou l’Eure, par exemple. À la RATP nous ne pouvons pas prendre les transports pour nous rendre aux dépôts. Des collègues commencent à 4 h 30, d’autres finissent à 3 heures du matin. »

Dans sa ferme bovine de Saint-Yrieix-le-Déjalat (Corrèze), Valérie Chabrerie n’a pas le luxe de pouvoir échafauder des stratagèmes pour échapper à la flambée des prix. « On n’a pas le choix, il faut bien utiliser le tracteur pour amener du foin, de l’eau aux bêtes », se désole-t-elle.

Les poings liés par l’inflation du gazole non routier (GNL), ce carburant à la taxation spéciale réservée à certains professionnels, l’éleveuse peine à garder son optimisme. « Je ne sais pas comment on va y arriver, on a presque plus de trésorerie. J’ai déjà deux factures de retard, une de 1 400 euros et une de 1 600. J’attends de recevoir les aides de la PAC, mi-octobre, pour les payer, et en attendant, c’est mon fournisseur qui fait tampon », témoigne la quinquagénaire.

Comme d’autres professionnelles qui dépendent du carburant pour mener à bien son activité, à l’image des pêcheurs ou de certaines entreprises de la construction, la paysanne a le droit à une petite ristourne sur le prix du GNR. Le gouvernement lui remboursera 15 centimes par litre, à condition de livrer ses factures d’achat de carburant. Le dispositif vient d’être prolongé jusqu’au 31 décembre.

Valérie Chabrerie en a-t-elle bénéficié ? L’agricultrice s’esclaffe. « J’en ai des choses à dire sur cette aide ! Je suis allée plusieurs fois sur la plateforme numérique, et je n’ai pas trouvé où faire la demande. Pourtant, c’est moi qui gère toutes ces choses-là sur la ferme, je m’en sors bien avec l’administratif en ligne. Je vais devoir me dégager au moins une demi-journée de temps pour réussir à trouver où faire la demande. Je pourrais demander de l’aide à la Chambre d’agriculture, mais ce n’est pas gratuit », regrette-t-elle.

« Venir travailler coûte trop cher »

Acculé par la colère suscitée par l’inflation des carburants et les difficultés croissantes rencontrées par les Français contraints de se véhiculer, le gouvernement a étendu son dispositif d’aide au reste des travailleurs, à condition qu’ils soient de « grands rouleurs ». Comprendre, des personnes qui roulent au moins 15 kilomètres par trajet domicile-travail avec un véhicule thermique ou hybride, sous un certain seuil de revenus.

Selon les ministres qui défendent le dispositif, ce chèque de 100 euros pourrait être versé à trois millions de personnes. Agnès, l’agente de nuit de l’hôpital de Grasse, n’en fait pas partie. John, le machiniste de la RATP non plus. « On a fait circuler le lien pour pouvoir faire la demande de cette aide. Les collègues ont bien rigolé, 100 euros, ce n’est même pas un plein. C’est vraiment un pansement sur une jambe de bois », ironise-t-il.

Comme toutes les personnes exclues du dispositif d’aide, le conducteur de bus devra donc se débrouiller. La hausse du prix des carburants se télescope pourtant avec d’autres difficultés économiques et un salaire dont l’évolution, elle, est loin d’imiter celle des prix du pétrole. « Le salaire d’embauche pour un machiniste à la RATP est de 1 600 euros net. Quand on dépense 400 euros pour l’essence, il ne reste même pas un Smic pour vivre. Ce n’est pas tenable », lâche-t-il.

Dans son dépôt, ces dernières semaines, le nombre d’arrêts maladie augmente nettement. « Je ne peux pas affirmer que cela a un lien. Mais, entre collègues, réfléchir à demander un arrêt de travail parce que venir travailler coûte trop cher est entré dans les discussions. »

Après la sécheresse, des agriculteurs acculés par le prix du GNR

À Grasse, Agnès ne se résout pas encore à cesser le travail. « En tant qu’agent hospitalier, j’ai subi le gel du point d’indice pendant douze ans, ce qui a déjà plombé notre pouvoir d’achat. Notre mutuelle n’est toujours pas prise en charge par l’employeur. Comme moi, beaucoup de collègues se retrouvent pris à la gorge. On est ric et rac sur la nourriture pour ne pas acheter que des produits de basse qualité. J’habite dans la deuxième zone la plus chère du pays avec un salaire digne de celui de la Creuse alors que les loyers ont explosé ! » s’agace-t-elle.

La hausse du prix du GNR est pour Valérie Chabrerie le coup de grâce après un été marqué par des aléas climatiques d’une fréquence et d’une intensité encore jamais vues en France. Dans ses champs, l’herbe brûlée par les canicules et la sécheresse ont privé vaches et veaux de leur aliment, forçant leur éleveuse à puiser dans ses précieux stocks hivernaux.

« Je me dis déjà que je risque de devoir décapitaliser mon troupeau. Mais je crains que le marché ne soit vite saturé. Est-ce que je vais réussir à vendre mes vaches, et à quel prix ? On n’arrive pas à se projeter, on est en pleine incertitude », s’inquiète l’agricultrice. Celle-ci devrait bien recevoir 600 euros du plan d’urgence agricole. Une goutte d’eau comparée aux quelque 4 000 euros qu’elle s’attend à devoir débourser en foin.

Elle, comme de nombreux autres Français, s’attend à payer au prix fort la hausse de prix des carburants et l’insuffisance du soutien de l’État. Tout espoir n’est toutefois pas encore perdu. « Ça me rassure de voir que des citoyens commencent à se mobiliser », glisse Agnès.

  1. Le prénom a été modifié. ↩︎

Source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/carburants/quand-on-depense-400-euros-pour-lessence-ce-nest-pas-tenable-face-a-la-hausse-du-prix-des-carburants-les-travailleurs-pris-a-la-gorg

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