
Co-fondateur de l’Observatoire des armements, Tony Fortin souligne le manque de contrôle, en France, des entreprises du secteur de l’aéronautique. Et les ambivalences de ces dernières à l’égard des embargos.
Par Elisabeth FLEURY
En dépit d’un embargo de l’Union européenne, l’entreprise aéronautique Safran continue de livrer des pièces détachées à la compagnie birmane Myanmar Airways International, proche d’une Junte qui se livre à des massacres sur son propre peuple. Tony Fortin, co-fondateur de l’Observatoire des armements, décrypte pour l’Humanité les ambiguïtés du secteur aéronautique français, particulièrement opaque.
Alors que la Birmanie est sous embargo, le groupe français Safran continue de vendre des pièces avioniques à sa principale compagnie d’aviation, Myanmar Airways International. Que vous inspire cette découverte ?
Tony Fortin
co-fondateur de l’Observatoire des armements
Ce n’est, hélas, pas une surprise. Nous travaillons beaucoup, à l’Observatoire des armements, sur les envois par les grosses entreprises du secteur aéronautique de technologies à des pays sous embargo. Parmi ces dernières, Safran figure en bonne place. Ainsi, alors que les échanges commerciaux avec la Russie sont interdits depuis l’invasion de l’Ukraine, nous avons prouvé que des pièces produites par Safran continuaient à atteindre la Russie en passant par des pays tiers.
À l’égard du régime Birman, soumis lui aussi à un embargo en raison des massacres perpétrés sur son peuple, Safran joue avec la règle. Certes, elle ne vend pas des missiles ou des chars. Mais, directement ou par le biais de filiales, elle livre du matériel aéronautique qui permet au régime de perpétuer sa guerre contre son peuple.
En Birmanie, où le secteur de l’aviation est intimement lié au régime, vendre des composants à usage civil revient, selon vous, à soutenir la Junte ?
Exactement. En Birmanie, la Myanmar Airways International (MAI), client final de Safran, est intimement liée au pouvoir en place. Les lignes intérieures servent notamment à transporter les troupes et les armes utilisées dans la répression féroce des civils. Les aéronefs servent aussi, dans le cadre de leurs voyages officiels, aux cadres du régime. Dans un tel contexte, vendre des pièces « à usage civil » n’a pas de sens. Toute vente, dans le secteur aéronautique, sert les intérêts de la Junte.
Ces ventes ont pourtant lieu et personne ne semble s’en émouvoir. Comment peuvent-elles passer inaperçues ?
Cela pose le problème du débat démocratique. Dans la plupart des pays de l’Union européenne, notamment aux Pays-Bas ou en Italie – mais pas seulement —, les citoyens disposent du détail des matériels livrés. Ce n’est pas le cas en France. Chez nous, il faut que des associations et des journalistes se mobilisent et aillent fouiner dans les données douanières, pour tenter de savoir ce qui est vendu, par qui et pour quel destinataire.
Ce travail de fourmi est absolument nécessaire. Les citoyens doivent pouvoir mesurer le poids du secteur militaire dans notre vie économique. Ils doivent savoir que, selon les contextes, les biens dits « à double usage » peuvent avoir une utilisation militaire.
Ils doivent comprendre aussi que, dans certains cas, l’aéronautique civile ne sert pas uniquement à transporter des passagers. Comme c’est le cas en Birmanie, elle peut aussi transporter des troupes, du matériel, servir un régime sanguinaire et perpétuer la guerre.
Vous dénoncez régulièrement ce type de dérives. Votre travail a-t-il un impact sur la politique des entreprises ?
Depuis le 11 septembre 2001, la militarisation a le vent en poupe. Les dépenses militaires ne cessent d’augmenter. Et régulièrement, des armes françaises se retrouvent impliquées dans des massacres. Notre travail, ainsi que celui de nombreuses autres associations comme la nôtre, vise à documenter et à interroger cette dynamique. Nos rapports font rarement la Une des médias, mais ils ont un impact et parfois, des parlementaires leur donnent un écho.
Au sein des entreprises aéronautiques, grâce aux syndicats et aux distributions de tracts notamment, des salariés commencent à mettre dans le débat la transparence sur l’usage final de ce qu’ils produisent et sur les clients qui en sont destinataires. Est-ce le début d’une prise de conscience politique ? Par crainte pour leur image, il arrive aussi que des entreprises prennent des décisions étonnantes.
Par exemple ?
Airbus, après la révélation de ses liens avec le gouvernement birman via le groupe public chinois Avic, a annoncé fin 2024 qu’il se désengageait de l’entreprise chinoise. Quand nous avons révélé que Safran contournait l’embargo imposé à la Russie, le groupe a assuré qu’il mettrait fin à ses ventes. Le problème, c’est que six mois plus tard, quand nous avons réclamé un suivi de ces promesses, on nous a opposé une fin de non-recevoir…
Les entreprises ont donc toujours le dernier mot ?
Dans la configuration actuelle, oui. Il faudrait un vrai travail d’enquête parlementaire, qui documente de façon indépendante et systématique les flux commerciaux dans le domaine aéronautique, pour que cela change. Cela devrait être le rôle de la Commission parlementaire de contrôle des exportations d’armes, mise en place en 2018 après le scandale du Yémen, mais elle n’a pour l’heure auditionné que le ministère des Armées ! Un contrôle digne de ce nom doit aussi être mis en place à l’échelle de l’Union européenne.
Pour le moment, les eurodéputés n’ont pas leur mot à dire. Seuls les Etats-membres et la Commission sont compétents. Les décisions sont prises sur la base de dossiers techniques préparés par des experts militaires, et c’est ainsi que se préparent les guerres.
Comment améliorer la mobilisation sur ces questions ?
Il faut continuer à sensibiliser les citoyens et les former à l’enquête, ce que nous faisons depuis trois ans à travers des ateliers organisés dans des villes de France. Petit à petit, un réseau d’échanges se met en place autour des entreprises d’armement, en lien avec des syndicalistes et collectifs citoyens. C’est un travail exigeant, qui n’a de sens que dans le long terme. Chacun doit être conscient d’une chose : la guerre se fabrique près de chez nous.
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