Restriction du droit de grève, attaques contre la représentativité, fin du financement public : la méthode de l’extrême droite contre les syndicats (H.fr-24/08/26)

Aux États-Unis, où Trump organise l’affaiblissement des organisations syndicales, la manifestation du Premier-Mai regroupait plus de dix mille personnes, à New York en 2025. © Spencer Platt / GETTY IMAGES via AFP

Une étude de la fondation Jean-Jaurès compile les mesures coercitives prises contre les centrales syndicales par les gouvernements Trump, Meloni et Orban. Une alerte pour les confédérations françaises, alors que le RN espère entrer à l’Élysée en 2027.

Par Naïm SAKHI

Avec un pouvoir d’extrême droite, les images peuvent être trompeuses. Comme ce 17 mars 2023 quand, six mois après son investiture, Giorgia Meloni montait à la tribune du congrès de la CGIL. La centrale italienne, résolument opposée à son gouvernement, avait maintenu la traditionnelle invitation adressée à l’exécutif.

Une participation assumée par la cheffe de Fratelli d’Italia : « Certains pensaient que je ne serais pas venue par peur des protestations et des huées. Messieurs, (…) j’ai été huée pendant trente ans. » Son discours a été accueilli par un silence assourdissant, après qu’une partie des délégués a quitté la salle en chantant Bella ciao.

« Depuis l’arrivée de Meloni au pouvoir, la CGIL est prise dans un dilemme, car sa responsabilité de syndicat l’oblige à être partie prenante des négociations gouvernementales, sans pour autant coopérer avec l’exécutif », résume Jean Grosset, conseiller social auprès de Jean-Marc Ayrault, le président de la fondation Jean-Jaurès.

Le think tank dévoile ce mardi 25 une étude comparative intitulée « Trump, Orban, Meloni : quand l’extrême droite s’en prend aux syndicats », coréalisée avec la fondation Friedrich Ebert. « En France, la plupart des centrales tiennent une opposition offensive contre l’extrême droite, axée sur la divergence de valeurs, notamment sur la préférence nationale, note l’auteur de la préface. Cependant, sur le terrain, des syndicalistes sont accusés de faire de la politique. Pour contrer ce discours, il nous faut analyser ce qu’ils font des syndicats une fois au pouvoir. »

Contestation de la légitimité syndicale

Dans les démocraties occidentales, l’extrême droite n’interdit pas les centrales syndicales. Plus subtile, elle cherche à les neutraliser. L’ex-directeur de l’Observatoire du dialogue social a ainsi pu recenser des « critères cumulatifs » visant à miner l’action syndicale : modification des règles de représentativité, baisse des moyens publics alloués au syndicalisme, judiciarisation des conflits sociaux.

« Une fois au pouvoir, l’extrême droite a toujours le même procédé pour museler le syndicalisme. Elle ne supporte pas l’État de droit et les contre-pouvoirs démocratiques. Or les syndicats sont les seuls outils pour obtenir un peu de démocratie dans les entreprises et exprimer une colère ou un désaccord face au patronat », observe Gérard Ré, secrétaire confédéral CGT.

En Italie, Giorgia Meloni cherche à « réduire l’influence des principaux syndicats », en élargissant « les espaces de dialogue social à des organisations dépourvues de réelle représentativité », décrit la note. Ceci en usant de la vieille ficelle du « syndicat jaune ». Les centrales historiques (CGIL, UIL, CISL), dont les adhérents représentent le tiers de la population salariée, « sont placées sur un pied d’égalité formel avec des associations sans véritable base d’adhérents », précise l’étude.

« L’extrême droite cherche à réduire l’influence des contre-pouvoirs »

Une tactique que le RN prévoit de faire sienne, une fois au pouvoir, en remettant en cause les critères de représentation et le monopole des confédérations syndicales lors des scrutins professionnels. « L’extrême droite est par nature autoritaire et cherche à réduire l’influence des contre-pouvoirs. Le syndicalisme n’échappe pas à cette logique. La méthode se décline partout où elle est au pouvoir », résume Yvan Ricordeau, secrétaire général adjoint de la CFDT.

Dès 2012, Viktor Orban s’est ainsi attelé à une révision du Code du travail pour réduire les prérogatives syndicales : suppression du droit de veto aux décisions unilatérales de l’employeur, interdiction d’émettre un avis sur les décisions concernant les salariés, d’inspecter les conditions de travail, d’accéder à des informations relatives à la situation économique de l’entreprise et d’être consultés dans le cadre des licenciements collectifs…

De plus, en Hongrie, « seules les organisations syndicales reconnues comme représentatives par l’employeur sont autorisées à exercer pleinement leurs droits syndicaux », relève l’étude, rappelant que « les syndicats sont tenus de recueillir l’adhésion d’au moins 10 % des salariés », ce qui place les organisations « dans une dépendance accrue à l’égard de la bonne volonté et de la coopération des employeurs ».

Sous Trump, démantèlement de la fonction publique et casse du syndicalisme

Aux États-Unis, au plus fort du DOGE (Département de l’efficacité gouvernementale) d’Elon Musk, Donald Trump a privé par décret plus d’un million de fonctionnaires fédéraux de leur droit à la négociation collective. « Depuis le second mandat Trump, les attaques contre le syndicalisme sont d’une ampleur inédite depuis les années de terreur blanche et l’assassinat de militants syndicaux », rappelle Jean Grosset.

Le locataire de la Maison-Blanche a aussi limogé des membres du National Labor Relations Board (NLRB), l’agence indépendante chargée des droits syndicaux, dont sa conseillère juridique Jennifer Abruzzo. « Celle-ci avait engagé le conseil sur une ligne plus favorable aux salariés, en réclamant des sanctions plus sévères contre les licenciements antisyndicaux », rappelle l’étude.

En outre, aux États-Unis, la casse de la fonction publique s’accompagne d’une réduction des moyens syndicaux, en restreignant les heures de délégation rémunérées. Une logique similaire à celle de la Hongrie. Depuis la modification législative de 2012, « le volume d’heures que les employeurs étaient tenus d’accorder pour l’exercice des activités syndicales, calculé en fonction du nombre d’adhérents, a été réduit de moitié », rapporte la Fondation Jean-Jaurès.

Le RN entend aussi s’attaquer aux moyens syndicaux, avec la fin des aides publiques versées aux centrales. « Ces financements ne sont pas une aumône, mais la reconnaissance matérielle de la liberté syndicale inscrite dans le préambule de la Constitution en 1946, insiste Jean Grosset. La volonté de mettre fin aux décharges syndicales a pour ambition de limiter le syndicalisme dans l’entreprise. Avec pour conséquence la destruction du confédéralisme et de sa portée de transformation sociale. »

Restriction du droit de grève

Dès son arrivée au pouvoir, Viktor Orban a restreint le droit de grève, en élargissant les critères pour décréter une grève illégale. Des bastions syndicaux, comme le secteur des transports, ont été ciblés, avec l’introduction du service minimum.

« Une grève est réputée illégale en l’absence d’accord avec l’employeur ou de décisions judiciaires fixant les exigences de service minimum », rapporte la note, rappelant qu’« en qualité d’employeur, l’État ou les collectivités locales n’ont guère intérêt à parvenir à un accord et les organisateurs de grève se voient contraints de saisir les tribunaux ». Pour Yvan Ricordeau, « il est évident que les pouvoirs autoritaires ont dans le viseur le droit de grève, essentiel pour les travailleurs ».

L’Italie de Giorgia Meloni ne déroge pas à cette « logique globale des extrêmes droites mondiales visant à museler le syndicalisme pour s’attaquer aux droits sociaux », note Gérard Ré (CGT). La présidente du Conseil remet en cause le droit de grève sur deux fronts : « l’interprétation plus prononcée du « service essentiel » et l’extension des délais de préavis à des secteurs et à des formes d’action qui y échappaient initialement ».

En ce sens, le décret « sécurité » promulgué en juin 2025 pour « réprimer les squats et pénaliser diverses formes de contestation ou de résistance passive » englobe désormais les conflits sociaux. L’acte réglementaire italien prévoit notamment des « détentions préventives » lors des manifestations, l’extension des zones interdites d’accès aux manifestants ou encore le durcissement des sanctions administratives contre les manifestations non déclarées.

De quoi désarmer le syndicalisme ? « La CGIL et Maurizio Landini (son secrétaire général, NDLR) représentent la principale opposition organisée au programme social du gouvernement (Meloni) », constate l’étude. La centrale s’était notamment fortement mobilisée contre le projet de réforme constitutionnelle de la justice, qui promettait une mise sous tutelle de la magistrature, finalement rejeté à l’issue du référendum de mars 2026.

Yvan Ricordeau y voit un signe encourageant : « Les taux de syndicalisation en Italie ne sont pas en berne. Pour défendre les libertés fondamentales, il faut s’organiser collectivement. »

Source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/cfdt/restriction-du-droit-de-greve-attaques-contre-la-representativite-fin-des-aides-publiques-la-methode-de-lextreme-droite-contre-les-syndicats

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