Séismes au Venezuela : derrière l’aide financière des Etats-Unis, pourquoi personne ne parle des sanctions qui asphyxient le pays depuis 10 ans (H.fr-6/07/26)

Selon le dernier bilan gouvernemental, il y a déjà 3 342 morts au Venezuela lors du double séisme du 24 juin, ici dans un cimetière de Catia La Mar, au nord est de Caracas. © Miguel MEDINA / AFP

Les États-Unis affichent une aide financière importante en réponse aux séismes. Mais quid de l’impact en milliards de la guerre économique que Washington mène contre Caracas depuis dix ans ?

Par Luis REYGADA

Déjà 3 342 morts, peut-être des dizaines de milliers de disparus, près de 200 édifices effondrés, plus de 650 autres ayant subi « des dégâts graves ou des effondrements partiels », selon le dernier bilan gouvernemental. Face à ce paysage de désolation, comment qualifier l’aide apportée au Venezuela par les États-Unis, en réponse au puissant double séisme qui a dévasté, le 24 juin, un axe côtier d’une vingtaine de kilomètres de l’État de La Guaira, au nord de Caracas ?

« L’ampleur de cette tragédie a été égalée par l’ampleur de la réponse massive des États-Unis », a assuré John Barrett, numéro un de l’ambassade des États-Unis à Caracas. Le 1er juillet, il a profité d’une conférence de presse pour rappeler que son pays avait fourni une aide humanitaire s’élevant « à plus de 300 millions de dollars » et dépêché sur place des équipes de recherche et de sauvetage (« plus de 310 spécialistes ») épaulées par le « ministère de la Guerre », qui « a déployé des moyens uniques ».

Promettant que ses troupes se retireront une fois leur mission (aux contours encore flous) terminée, le général Francis Donovan, responsable du commandement sud du Pentagone, a de son côté précisé que ses « environ 2 000 hommes (positionnés sur place et) dans la région » resteront mobilisés et « prêts à faire tout ce qui est en (leur) pouvoir pour aider le peuple vénézuélien ».

Une décennie de guerre économique menée par les États-Unis

L’exploit est à la mesure de la situation : en trente minutes de conférence, pas une seule fois il n’a été fait mention du système de sanctions économiques qui enserre le pays dans une camisole de force économique. À l’heure où l’on parle déjà de dizaines de milliards d’euros de dommages et d’investissements nécessaires pour remettre le pays sur pied, la question de la guerre économique livrée depuis plus de dix ans au pays de Bolivar par les États-Unis ressemble à l’éléphant au milieu de la pièce.

Trop peu s’y réfèrent, avec un traitement médiatique qui préfère souvent pointer du doigt les failles, réelles ou inventées, dans la gestion de la crise par le gouvernement de la présidente par intérim Delcy Rodriguez. Oubliant qu’en Amérique du Sud, comme ailleurs, les réponses aux catastrophes naturelles ne peuvent être dissociées du contexte politique et économique dans lequel elles se produisent.

« Le Venezuela se reconstruit au milieu d’une guerre de l’information qui occulte les effets des sanctions (plus de mille encore actives), du gel des avoirs (plus de 30 milliards de dollars bloqués à l’étranger) et d’une décennie de guerre économique menée par les États-Unis, et qui transforme la souffrance humaine en un prétexte de plus pour discréditer le processus bolivarien », assure Vijay Prashad, directeur du Centre tricontinental.

Tirer profit de la catastrophe et intensifier la dynamique de « néocolonisation »

« Ne perdons pas de vue que le Venezuela a subi la pire dépression de l’histoire mondiale pour un pays sans guerre – une perte de 74 % du PIB en huit ans –, en raison des sanctions économiques illégales imposées par les États-Unis », rappelait, il y a peu, Mark Weisbrot, codirecteur du Centre de recherche économique et politique.

Dès le 25 juin, ce think tank états-unien appelait les États-Unis et les autres pays à « lever toutes les sanctions contre le Venezuela » à la suite des tremblements de terre dévastateurs, avertissant que la capacité à fournir des fonds et une aide humanitaire à ce pays seraient « fortement entravées tant que ces sanctions qui ont déjà causé des dizaines de milliers de morts resteraient en vigueur ».

S’il est clair qu’une réelle volonté d’aider impliquerait une levée immédiate de l’architecture punitive mise en place, on peut alors se demander ce que cherche Washington ? Pour le chercheur William Serafino (Université centrale du Venezuela), l’aide américaine, jugée trop faible y compris par des voix atlantistes comme The Economist, ne justifie pas un déploiement militaire qui semble« davantage tourné vers le contrôle du territoire que vers les secours ».

Au-delà de la « stratégie narrative » du département d’État et du Pentagone, l’universitaire estime que la Maison-Blanche est très probablement en train d’étudier comment tirer profit de la catastrophe pour intensifier la dynamique de « néocolonisation » déjà en cours.

Face à l’ampleur du désastre, dont l’impact humanitaire va encore s’amplifier, l’approche cynique et purement économique de l’administration trumpiste visant à délivrer des licences au compte-gouttes pour assouplir les sanctions, notamment dans les secteurs énergétiques, pourrait devenir intenable, si les effets mortifères de l’architecture punitive qui les sous-tend prenaient plus d’espace dans le débat public.

Source: https://www.humanite.fr/monde/amerique-latine/seismes-au-venezuela-derriere-laide-financiere-des-etats-unis-pourquoi-personne-ne-parle-des-sanctions-qui-asphyxient-le-pays-depuis-10-ans

URL de cet article: https://lherminerouge.fr/wp-admin/post.php?post=103811&action=edit

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *