TÉMOIGNAGES. Sans réponse, « la colère sociale ne s’éteindra pas » : pourquoi ils resteront mobilisés le 24 octobre (OF.fr-23/10/26)

Alors que des affrontements ont lieu place de la République enveloppée de fumée, le cortège compact de manifestants est arrêté boulevard Voltaire, le 17 octobre 2026 à Paris. | LAURENT CARON/HANS LUCAS VIA AFP

Après avoir manifesté samedi 17 octobre à Lille, Paris et Bordeaux, ces salariés, étudiantes et aide-soignante estiment que leurs revendications n’ont pas été entendues. Pour « Ouest-France », ils ont accepté de raconter leur journée du 17 octobre et les raisons pour lesquelles ils restent mobilisés

Témoignages recueillis par Juliette MARIE avec Paul GRATIAN

Ils sont salariés ou étudient. Samedi 17 octobre 2026, ils ont manifesté dans les rues de Lille, Paris et Bordeaux, comme des centaines de milliers de personnes à travers la France, en soutien au mouvement lycéen et étudiant mais aussi pour dénoncer la vie chère. À la veille de cette journée de mobilisation, ils avaient confié leurs revendications et leurs espoirs à Ouest-France.

Quelques jours plus tard, alors que la journée a été marquée par de nombreuses scènes de violences et a secoué toute la semaine l’exécutif, ils témoignent à nouveau. En partageant leur sentiment de ne pas avoir été entendus et leur volonté de poursuivre le mouvement, avec notamment une nouvelle mobilisation ce samedi 24 octobre.

« J’avais vu jamais autant de monde »

À Lille, la manifestation du 17 octobre était « très fraternelle », souligne Éric Pecqueur, responsable local de la CGT dans une usine Toyota à côté de Valenciennes (Nord). « C’était un public très, très jeune », ajoute celui qui est aussi porte-parole du parti Lutte ouvrière dans les Hauts-de-France. « C’était tranquille jusqu’au moment où il y a eu des provocations policières, assure le syndicaliste. Elles ont d’ailleurs démarré avant le départ de manifestation, avec des lancers de gaz lacrymogène. » Selon la préfecture, 24 000 personnes ont défilé ce jour-là et des personnes ont forcé plusieurs entrées de la mairie dans l’après-midi.

Isabelle (*), aide-soignante à l’hôpital public, faisait aussi partie du cortège à Lille. « J’avais jamais vu autant de monde mais ce qui m’a surprise, c’est qu’il y avait peu de forces de l’ordre pour nous encadrer au départ », affirme-t-elle.

« Un morceau de grenade a atterri sur mes lunettes de chantier »

À Paris, Célia (*), étudiante en alternance qui habite Versailles, a été blessée. « Un morceau de grenade a atterri sur mes lunettes de chantier », raconte-t-elle. Avec ses amies, la jeune femme s’était équipée pour apporter des premiers soins aux manifestants. Si elle a été protégée par ses lunettes, « la lacrymo qui a pénétré à l’intérieur a créé une infection, précise-t-elle. Mon œil ne s’ouvrait quasiment plus. Le lendemain, je suis allée à l’hôpital et on m’a prescrit un traitement de six mois. »

Avant cela, la jeune femme de 22 ans a manifesté en suivant l’itinéraire déclaré, de place de la République à place de Clichy. « Cette première partie s’est passée à merveille, raconte-t-elle. Sur le trajet, certaines personnes avaient accroché des messages de soutien à leur fenêtre. » La situation s’est compliquée lorsque l’étudiante, qui a perdu une partie de ses amis dans la foule, s’est dirigée vers la gare Saint-Lazare puis vers l’Élysée.

Des lycéens, des étudiants, des syndicalistes et des Gilets jaunes manifestent contre le coût élevé de la vie et réclament davantage de financements pour les services publics à Paris samedi 17 octobre 2026. | HANS LUCAS VIA AFP

Louka, étudiante à l’Université Sorbonne-Paris-Nord, a également manifesté dans les rues de la capitale. Avec un groupe d’amis de son syndicat la Coordination étudiante, elle est partie du lycée Paul-Éluard à Saint-Denis dès 11 h du matin. Arrivés à Gare du Nord en RER, ses amis et elle ont décidé de ne pas se rendre à République, point de départ de l’itinéraire déclaré. « La situation y était tendue, c’était un bourbier », explique Louka.

Le groupe a donc choisi de défiler en dehors du parcours autorisé, aux côtés d’autres manifestants. Une manière, pour elle, de « se faire entendre » en « s’exprimant en dehors des cadres habituels ». Le tout sans violences. « Elles sont inacceptables et je les condamne, insiste-t-elle. Mais certains jeunes se disent que le seul meilleur moyen de se faire entendre, c’est d’être violents », ajoute-t-elle.

« Certains petits commerçants ont tout perdu »

Un peu partout en France, des scènes de débordements et de pillages ont éclaté. À Lyon, une antenne de l’office de tourisme a été saccagée et incendiée. À Limoges, une partie de l’hôtel de ville a été détruite par les flammes. Éric Pecqueur regrette que ces événements soient venus invisibiliser les cortèges pacifiques : « Sur les chaînes de télé, il n’y a eu que des images de dégradations et de pillages. On n’a pas vu les dizaines de milliers de personnes qui ont manifesté ni les revendications. » Le syndicaliste estime aussi que certains responsables politiques « cherchent à détourner la colère sociale à l’encontre des immigrés et des jeunes des quartiers populaires » en leur faisant porter la responsabilité de ce chaos.

Face aux scènes de pillages, Célia a « mal au cœur ». « Certains petits commerçants ont tout perdu », se désole-t-elle. Malgré tout, elle pointe du doigt « un traitement médiatique inégal » entre les dégradations et pillages « et les violences physiques contre les manifestants ». « Une vitre se répare mais perdre une main ou un œil, c’est irréversible », insiste-t-elle.

L’hôtel de ville prend feu devant une foule nombreuse lors d’une manifestation à Limoges, en Haute-Vienne, le 17 octobre 2026. | CHRISTOPHE NOISETTE/HANS LUCAS VIA AFP

Emmanuel Macron n’a « rien proposé »

Comme 16,7 millions de personnes, Isabelle a écouté l’allocution d’Emmanuel Macron le lendemain de la manifestation et des débordements. « Il a commencé son discours par parler des factieux et n’a évoqué les manifestants qu’à la fin », fustige l’aide-soignante. Célia déplore également qu’Emmanuel Macron n’ait eu « qu’une phrase pour les manifestants ». « Tout le reste du discours parlait des casseurs et des dommages. »

De son côté, Louka reproche au chef de l’État de n’avoir « rien proposé » et de s’être contenté « d’accuser ses opposants politiques » d’avoir attisé les débordements et violences. « Nous avons tous été indignés en voyant la mairie de Limoges qui brûle et les petits commerces pillés. Mais après ? Que fait-on pour que ça ne recommence pas ? » s’interroge l’étudiante.

S’il n’a pas été convaincu non plus par la prise de parole du Président, Éric Pecqueur fustige également les mesures annoncées par le gouvernement, notamment la mise en place de couvre-feux dans certaines villes. « Comme la fermeture de certains lycées, c’est une façon de limiter la contestation, mais aussi de faire peser un climat de peur », pointe du doigt le syndicaliste. Isabelle abonde : « Emmanuel Macron veut éteindre les mobilisations des lycéens, je ne trouve pas ça normal. » L’aide-soignante s’indigne aussi de la répression du mouvement : « Je n’ai jamais vu un gouvernement envoyer les CRS pour fracasser les jeunes. Leur rôle est d’encadrer les manifestations. »

Lire aussi : Violences du 17 octobre : décision très encadrée, efficacité critiquée… Comment fonctionnent les couvre-feux ?

« J’ai peur de manifester à nouveau »

Tout comme Louka, Isabelle sera à nouveau dans la rue ce samedi 24 octobre, malgré le dispositif de sécurité renforcé. « Je n’ai pas peur, le droit de manifester est constitutionnel », rappelle l’aide-soignante. En revanche, Célia et Carmen n’iront probablement pas. « J’ai vu des choses qui m’ont terrifiée, comme ce manifestant caché derrière un buisson pour fuir la police, il tremblait », explique la première. Choquée, l’étudiante a été saisie d’une envie « de ne plus jamais aller en manifestation ».

Quant à la seconde, elle a défilé dans les rues de Bordeaux le 17 octobre où elle ne s’est « pas sentie en sécurité ». « J’ai vu des gens se faire frapper par des policiers alors qu’ils ne faisaient rien d’autre qu’être dans la rue, comme moi, raconte la jeune femme de 29 ans, salariée au Smic. J’ai trouvé ça très injuste et terrifiant. » Si elle a « peur de manifester à nouveau », Carmen explique qu’elle restera chez elle samedi prochain « en ne participant pas à l’économie et en soutenant le mouvement de loin ».

Éric Pecqueur sera lui aussi mobilisé samedi prochain et le 5 novembre, jour de l’appel à la grève générale lancée par la CGT. « J’espère que ce sera un raz-de-marée », lance le syndicaliste. De son côté, Isabelle tempère : « La grève générale, c’est bien, mais dans la misère dans laquelle on est, on ne peut plus perdre 200 € en faisant une journée de grève. » Contrainte de venir en aide à ses enfants, l’aide-soignante assure se priver de sorties malgré son salaire de 2 200 € mensuel. « Je ne vais plus au cinéma et j’ai été une seule fois à la mer de tout l’été. » L’ancienne Gilet jaune n’a qu’un seul espoir : « Que le gouvernement réponde politiquement aux revendications, sinon la colère sociale ne s’éteindra pas. »

(*) Le prénom a été modifié

Source: https://www.ouest-france.fr/societe/manifestation/temoignages-sans-reponse-la-colere-sociale-ne-seteindra-pas-pourquoi-ils-resteront-mobilises-le-24-octobre-51cae0de-c791-11f1-9522-1f9ae0711c0a

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