« Tout peut basculer du jour au lendemain » : privés du statut de réfugié, les Haïtiens de New York face au spectre de l’expulsion (H.fr-7/08/26)

Le quartier de Little Haïti à New York, d’habitude très fréquenté, a été déserté depuis l’annonce du gouvernement de suspendre le « statut de protection temporaire » accordé depuis 2010 aux ressortissants haïtiens. Ici le 28 juillet dernier. © Adam Grey/AP Photo

La révocation récente d’un programme de protection des réfugiés a plongé des dizaines de milliers d’Haïtiens dans l’illégalité et dans l’angoisse de l’expulsion, comme ceux du quartier d’East Flatbush, à New York. Selon les chaînes d’informations CBS et Fox News, l’ICE se prépare à des opérations d’envergures.

Par Sarah LAURENT

New York (États-Unis), correspondance particulière.

Yves Vilus jette un coup d’œil à travers les stores vénitiens de la fenêtre de l’Erasmus Neighborhood Federation, une association d’aide à la communauté d’East Flatbush. Il soupire : « Les rues sont calmes. Avant, c’était noir de monde. Des personnes qui faisaient leurs courses. Des chauffeurs de taxi qui attendaient le client. Des personnes qui se promenaient juste, qui profitaient de l’été. » Depuis une semaine, les rues de ce quartier de Brooklyn, aussi connu sous le nom de « Little Haïti », cœur de la diaspora haïtienne à New York, sont d’un calme inquiétant.

Le 27 juillet, l’administration Trump a officiellement suspendu le « statut de protection temporaire » (TPS) des immigrants haïtiens, un programme humanitaire qui permettait à des réfugiés de bénéficier d’un statut, de vivre et de travailler aux États-Unis.

Le gouvernement fédéral avait accordé le TPS aux ressortissants haïtiens en janvier 2010, après un tremblement de terre ayant tué près de 300 000 personnes. Depuis, le statut a été régulièrement renouvelé, Haïti ayant été confronté à des crises politiques, des gangs qui prenaient le contrôle du pays, d’autres catastrophes naturelles et des épidémies de choléra.

Plus de 300 000 personnes devenues illégales

La décision de retirer les Haïtiens de la liste des réfugiés concernés par le TPS, annoncée par le gouvernement en juin 2025 et définitivement validée par la Cour suprême en juin dernier, laisse plus de 330 000 personnes sans protection juridique. Selon un communiqué de la procureure générale de l’État de New York, plus de 5 000 immigrants haïtiens habitant à New York étaient concernés par le TPS.

Yves, qui a immigré depuis Haïti dans les années 1980 et a obtenu la citoyenneté américaine il y a une vingtaine d’années, aide aujourd’hui une femme, octogénaire, à renouveler son passeport américain. Assise patiemment à ses côtés, elle préfère ne pas donner son nom ou parler à la presse. « Elle s’est rendu compte la semaine dernière que son passeport était périmé depuis 2003 !, rigole doucement Yves. Évidemment, personne dans le quartier ne veut se retrouver avec des documents non valides qui montrent que vous êtes né à Port-au-Prince. Même nous, qui sommes citoyens, avons peur. Parce que nous savons qu’ICE ne fera pas la différence et arrêtera juste les noirs avec un accent créole. »

Selon les chaînes d’informations CBS et Fox News, la police de l’immigration américaine, l’ICE, se prépare à des opérations d’envergures contre la population haïtienne du pays. Ces dernières semaines, elle a multiplié les descentes dans les enclaves « ethniques » de New York. Ses agents ont été repérés et accueillis par un déluge de sifflets et d’insultes par les New-Yorkais, dans le quartier d’Inwood (nord de Manhattan), de Bushwick (nord de Brooklyn) et, il y a deux semaines, dans East Flatbush.

Josué Pierre, un membre du comité du parti démocrate de l’État de New York se veut rassurant : « ICE ne va pas arrêter 300 000 personnes d’un coup. Cela fait un an que nous savons que le TPS est en danger, et nous nous sommes préparés. Il y a deux semaines, les élus locaux ont fait le tour des associations et des commerces pour se coordonner et rappeler la marche à suivre, les droits des migrants, et que faire si quelqu’un est arrêté. » Mais même lui, arrivé à New York d’Haïti quand il avait 5 ans et naturalisé une fois devenu adulte, ne peut cacher sa tristesse et sa rage face aux membres de sa communauté pris pour cible par les fantasmes racistes des Républicains.

Se cloîtrer chez soi ou fuir le pays

Attablé avec son conjoint, Jonathan Pierre-Lafleur à la terrasse du Roger Burgers, le restaurant de hamburgers aux saveurs créole qu’ils ont ouvert l’année dernière au cœur de Little Haïti, il se souvient « du clip de Megyn Kelly (ancienne présentatrice de Fox News, NDLR), qui nous disait de « dégager » de « son » pays. J’aimerais savoir ce que les Haïtiens ont fait exactement à Megyn Kelly pour mériter ces attaques ? ».

Jonathan, lui, est arrivé en 2016 grâce au statut TPS. S’il a obtenu la « carte verte » – document pour les résidents permanents aux États-Unis – à la suite de son mariage avec Josué, il se souvient de l’expérience : « Quand vous êtes sous le TPS, c’est dur de se projeter. Vous savez que votre statut est précaire, que tout peut basculer du jour au lendemain. »

Plusieurs de leurs amis ont déjà pris la dure décision de quitter le pays et sont maintenant réfugiés au Canada. D’autres restent à New York, mais ont démissionné et restent cloîtrés chez eux, n’osant plus sortir de peur que des agents masqués les arrêtent et qu’ils se retrouvent dans le premier avion pour Port-au-Prince.

Yves continue d’essayer d’aider sa communauté, mais depuis la décision de la Cour suprême, les mots sont difficiles à trouver : « Le gouvernement américain ne veut clairement pas qu’ils restent. Mais pour beaucoup, retourner en Haïti, c’est signer son arrêt de mort. Nous n’avons nulle part où aller. »

Source: https://www.humanite.fr/monde/haiti/lice-ne-fera-pas-la-difference-et-arretera-les-noirs-avec-un-accent-creole-les-haitiens-de-new-york-face-au-spectre-de-lexpulsion

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