
Le 8 septembre, deux personnes sont montées sur des engins de chantier sur le tracé de l’autoroute A412. Les opposants alertent sur l’irrégularité des premiers déboisements et veulent préserver les zones humides et agricoles du territoire.
Par Lucas MARTIN-BRODZICKI
Perrignier (Haute-Savoie), reportage
Depuis lundi 7 septembre et le début des travaux, qu’ils estiment illégaux, les opposants au projet d’autoroute A412, en Haute-Savoie, tentent littéralement d’enrayer la machine. Mardi 8 septembre en milieu de matinée, à la sortie de Perrignier, un homme au visage masqué est installé à califourchon au sommet d’une pelleteuse à l’arrêt. Là-haut, à l’ombre du bras articulé, il a une vue plongeante sur les dégâts de la veille : des arbres arrachés, des branches par terre. Surveillé par quelques gendarmes, il reste calme et lit un livre.
Au sol, ses camarades, une vingtaine vers 11 heures, oscillent entre inquiétude et admiration. « On montre à la personne qu’elle est soutenue, et on vérifie que les gendarmes et le concessionnaire n’outrepassent pas leur droit », explique Joanna Linares, membre du collectif StopA412. Elle a grandi dans un hameau de l’autre côté de la route actuelle et du tracé de la future autoroute qui doit relier les villes de Machilly et Thonon-les-Bains. Les opposants soulignent l’inutilité d’une route qui doublera la ligne ferroviaire du Léman Express.
À la fin de la journée, deux personnes ont été emmenées en garde à vue : l’homme masqué et une femme — montée elle aussi sur une abatteuse lors d’une autre tentative de blocage pacifiste le même jour pour empêcher des défrichements, près de Brenthonne.

Le 28 août, le concessionnaire Amedea, filiale du groupe Eiffage, a obtenu l’autorisation environnementale de la préfecture de Haute-Savoie pour construire « l’autoroute du Chablais ». Les pro-autoroute vantent une infrastructure qui va désengorger un réseau routier qu’ils estiment saturé et améliorer la sécurité routière. Longue de 16,5 km, elle est prévue pour une mise en service en 2029. Depuis, tout s’est accéléré, au grand dam du maraîcher Jérôme Dethes.
Expropriations
Il dénonce un « passage en force similaire à ce qui s’est passé pour l’A69 » entre Toulouse et Castres, car les expropriations (soit le fait que l’État contraigne un propriétaire à céder son bien pour la réalisation d’un projet reconnu d’utilité publique) sont toujours en cours. Ce que reconnaît d’ailleurs en partie le concessionnaire Amedea auprès de Reporterre : « Nous avons acquis 1 300 parcelles, il en reste une centaine en phase d’expropriation. C’est la raison pour laquelle nous avons une autorisation administrative d’occupation temporaire pour effectuer des travaux préparatoires, en attendant leur acquisition. » Or, selon les opposants, cet arrêté ne permettrait pas de toucher à l’intégrité des parcelles. La préfecture de Haute-Savoie n’a pas répondu à nos questions.
Face à ces opérations entachées d’irrégularités, Joanna et Jérôme nous emmènent voir plusieurs zones déjà déboisées. Chaque défrichement est documenté, photos à l’appui, en vue de constituer des preuves pour un futur référé-suspension porté par France Nature Environnement 74. Mais les deux opposants veulent aussi montrer tout ce qu’il reste à sauver. L’emprise totale du chantier est d’au moins 177 hectares, dont 70 de terres agricoles et 56 hectares de zones humides. Le Conseil national pour la protection de la nature a émis un avis défavorable à ce projet.

« Là, on est sur une parcelle qui sert à produire du lait pour le Reblochon », lâche l’homme longiligne, portant un t-shirt de la Confédération paysanne, syndicat agricole dont il est élu. En raison de l’humidité naturelle de ces sols, l’herbe est encore verte malgré l’été caniculaire qui se prolonge. « Cette ferme est l’une des plus impactées, elle va perdre 15 hectares. Ces espaces-là devraient être conservés avec les sécheresses à venir », alerte-t-il. Ici, l’échangeur de Perrignier, l’un des trois de l’A412, pourrait bientôt faire partie du paysage.
« Là, on est sur une parcelle qui sert à produire du lait pour le Reblochon »
Non loin de Bons-en-Chablais, dans la forêt parsemée de zones humides de Planbois qui se trouve elle aussi sur le tracé, on croise deux habitants en quête de champignons. L’un découvre que ses coins à cèpes sont officiellement menacés :
« Qu’est-ce qu’on peut faire ?
— Il faut se battre !, lui répond Joanna. Être sur le terrain, faire un don à la lutte, en parler autour de vous, comprendre que ce qui se passe est illégal… »
L’année dernière dans cette clairière, un opposant avait jeûné pendant 412 heures pour protester contre l’autoroute, raconte le journal Le Messager. Quelques poèmes et dessins en hommage aux lieux sont accrochés aux branches. « De la résistance silencieuse », s’émeut Jérôme Dethes.
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