
Après le scrutin de ce 6 septembre, la voie paraît dégagée pour que l’extrême droite, avec près de 44 % des voix, s’empare, pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, de la direction d’un des seize Länder de la République fédérale.
Par Bruno ODENT
L’Allemagne s’est réveillé au lendemain de l’élection du 6 septembre pour le renouvellement du Parlement de Saxe-Anhalt avec une terrible gueule de bois. L’Alternative pour l’Allemagne (AfD), parti d’extrême droite, obtient près de 44 % des voix et se trouve en bonne position pour s’adjuger le poste de ministre-président.
D’autant que Sahra Wagenknecht, ex-égérie de la gauche populiste et souverainiste qui a réalisé, elle, un peu plus de 5 % des voix (soit 5 élus), dénonce le cordon sanitaire, sorte d’alliance antifasciste de toutes les formations démocratiques, et se dit prête si ce n’est à une coalition, du moins à des accords ponctuels avec l’AfD. La voie semble donc libre pour une terrible première en Allemagne fédérale depuis 1945 et la défaite du sanguinaire et génocidaire régime nazi.
L’AfD a été portée par une immense crise de confiance à l’égard des deux partis chrétien et social-démocrate (CDU et SPD) au pouvoir. La CDU recule d’une vingtaine de points en Saxe-Anhalt et le chancelier Friedrich Merz enregistre des niveaux record d’impopularité. Après les deux élections qui se profilent le 20 septembre dans le Land capitale de Berlin et en Mecklembourg-Poméranie, sur la Baltique, « il n’est pas sûr qu’il ne soit pas contraint de quitter son poste », relève Reiner Glass, observateur averti des évolutions politiques allemandes à l’université de Berlin.
« Prête à la guerre »
L’AfD et son chef de file, Ulrich Siegmund, ont réussi à surfer sur les profondes souffrances sociales accumulées depuis la réunification. Elles sont vécues avec une grande amertume et se sont transformées en colère quand le pouvoir du chancelier Merz s’est engagé dans de nouvelles réformes destinées à couper dans les garanties offertes par l’État social ou l’assurance-maladie, en visant jusqu’aux montants des allocations familiales ou de l’aide au logement. Ce serait la seule voie, prétend Berlin, pour rendre aux entreprises une compétitivité défaillante quand l’Allemagne est frappée depuis au moins trois ans par la stagnation, voire la récession économique.
À cela s’ajoutent les coupes subies désormais par tous les secteurs, compte tenu des efforts colossaux engagés par le gouvernement pour « réarmer » le pays, selon l’élément de langage rabâché par les autorités outre-Rhin comme à l’échelon européen. Le chancelier et son équipe veulent que l’armée fédérale soit la plus puissante du continent et « prête à la guerre » selon les termes du ministre de la Défense, Boris Pistorius (SPD). Le gouvernement entend atteindre dès la fin de la décennie le niveau de dépenses militaires requis par l’Otan, sous la férule de Donald Trump, Soit 5 % du PIB. Du coup le seul budget militaire doit représenter, à cet horizon, près d’un tiers des dépenses totales de Berlin. Et là encore ce sont les dépenses sociales qui sont frappées de plein fouet.
Maître dans l’art de la démagogie
À gauche, Die Linke, qui affiche un score plutôt décevant (8,6 % soit – 2,4 points sur le scrutin de 2021) n’a eu de cesse de dénoncer ces fuites en avant militaristes et néolibérales. Interrogé par l’Humanité, Wulf Gallert, porte-parole de la formation à Magdebourg, estime que Die Linke a subi les effets secondaires d’une vaste campagne médiatique d’organisations actives sur la Toile. Spécialisées, comme Campact, dans la sollicitation des bonnes volontés pour signer des pétitions, elles ont mis le paquet pour soutenir le SPD et les Verts de Saxe-Anhalt qui furent donnés, pendant un long moment, comme menacés de ne pas franchir la barre sélective des 5 %. Des électeurs au départ favorable à Die Linke se sont ainsi reportés sur les Verts ou le SPD « moins parce qu’ils étaient séduits par ces partis que pour sauver in extremis un pare-feu antifasciste (Brandmauer) qui menaçait de s’écrouler ». Car l’élimination des Verts et du SPD du Parlement aurait ouvert la voie à une majorité absolue pour l’AfD. « En dépit du succès initial de nos campagnes de porte-à-porte, nous n’avons pas pu déjouer ce piège », regrette Wulf Gallert.
Passé maître dans l’art de la démagogie, en particulier sur les réseaux sociaux, le jeune tribun de l’AfD, Ulrich Siegmund, s’est servi de cette colère populaire sourde pour lui jeter en pâture les migrants, ces boucs émissaires commodes qui, eux, bénéficieraient, dit-il, de la plus grande sollicitude de l’État fédéral. Derrière ces fake news, le chef de file de l’AfD, 35 ans et un look de gendre idéal à la Jordan Bardella, n’est ni le moins capé, ni le moins extrémiste de l’AfD en termes d’outrance xénophobe.
Fin 2023, il fut ainsi l’un des participants à une réunion qui devait rester secrète dans une villa de Potsdam, où des cadres de l’AfD et de groupuscules néonazis ont rencontré des personnalités de l’aile la plus droitière de la CDU pour réfléchir au moyen de réexpédier rapidement dans leur pays quelque deux millions de migrants. Tout ce beau monde était venu écouter religieusement la conférence d’un certain militant identitaire autrichien, Martin Sellner, présenté comme le théoricien de la « remigration ». Entendez la déportation des immigrés indésirables hors des frontières allemandes. Les journalistes du média d’investigation Correctiv ont pu révéler l’existence et les motifs de ce rendez-vous début 2024.
Capitalisme libertarien
Si le désarroi social est l’un des principaux moteurs de la colère populaire qui conduit au vote AfD, le parti lui-même n’est en rien hostile à la dérégulation économique. Bien au contraire : il avance sur le terrain du capitalisme libertarien, devenu une référence pour les milliardaires états-uniens comme Peter Thiel, le patron d’origine allemande de Palantir, très lié à l’ex-chef du groupe CDU au Bundestag, Jens Spahn. Une proximité qui révèle combien la CDU est tiraillée entre de vieilles références démocratiques et la tentation d’une fuite en avant très atlantiste et faisant de l’usage du numérique non seulement un moyen pour arrondir les résultats des entreprises, mais aussi pour leur donner les moyens de surveiller en permanence leurs personnels.
Le champion toutes catégories de ce libéralisme libertarien, Elon Musk, qui fut aussi l’un des grands soutiens extérieurs de l’AfD dans sa campagne de l’élection anticipée du Bundestag en février 2025, n’a pas manqué de saluer la victoire de ses amis en leur adressant un « très grand bravo » en allemand. Ulrich Siegmund a répondu très chaleureusement en anglais à l’oligarque, patron de Tesla, X (ex-Twitter) et Space X en lui indiquant qu’il accueillerait favorablement « une coopération constructive » au cas où il deviendrait le nouveau ministre-président du Land. Et il ajoute que l’Allemagne pourrait ainsi « redevenir un endroit propice aux investissements ».
Cette affaire là devrait se jouer dans les prochains jours, quand le nouveau Landtag se réunira pour élire le chef de son exécutif. En termes de sièges, l’AfD est à égalité parfaite avec l’addition de la CDU (17,2 % soit – 19,9 points sur 2021) des Verts (8,9 %, + 3 points), du SPD (9,3 %, + 0,9 point) et de Die Linke (8,6 %, – 2,4 points), qui totalisent comme l’AfD 39 sièges ensemble. L’issue du scrutin va donc dépendre exclusivement de l’attitude des 5 élus de l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW, 5,3 %).
En franchissant in extremis la barre qualificative des 5 %, l’ex-cheffe du groupe parlementaire Die Linke au Bundestag, entrée ouvertement en dissidence dans son ex-parti il y a trois ans, est propulsée dans un rôle qu’elle affectionne sur la rampe médiatique, puisqu’elle est devenue « faiseuse de rois ». Reconvertie dans un mouvement populiste et dégagiste très marqué par son hostilité envers les migrants, elle soutient également une position bien éloignée de la gauche sur le terrain économique, en plaidant pour une « évolution raisonnable », aux côtés de dirigeants de PME. Wagenknecht ne cesse désormais de pourfendre le pare-feu (Brandmauer) antifasciste auquel se réfèrent encore tous les autres partis. Et elle se dit prête à rompre le tabou et à envisager de travailler avec l’AfD sur quelques dossiers privilégiés. Comme le coût de l’énergie que le BSW comme l’AfD souhaiteraient réduire pour les citoyens ordinaires et pour les entreprises, en rétablissant les liens privilégiés d’autrefois avec la Russie pour s’assurer la livraison de son gaz naturel bon marché.
Sauf coup de théâtre, l’accès d’Ulrich Siegmund aux plus hautes fonctions dans le Land paraît ainsi bien dégagé. D’autant que l’on prête à certains députés CDU l’envie de passer à l’AfD avec armes et bagages, à l’instar de Bernd Prange, ce maire CDU qui a rejoint le parti d’extrême droite avant même l’issue du scrutin.
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