« Vies de chantier » : quand des apprentis du BTP racontent leur travail (H.fr-1/11/26)

Parmi les apprentis, environ 100 000 sont engagés dans le BTP, soit 10 % des jeunes en apprentissage (contre 18 % en 2014). © Istock / Getty

Loin des discours tout faits sur l’excellence de la voie professionnelle et de l’apprentissage, la coopérative Dire le Travail et le CCCA-BTP, l’instance paritaire de formation pro du secteur, donnent la parole aux apprentis, à leurs tuteurs et aux formateurs. De quoi appréhender au plus près la réalité de leur travail.

Par Mélanie MERMOZ

« Une chaudière en panne, c’est un casse-tête. Pour trouver ce qui provoque la panne, il faut connaître les cycles de démarrage : la panne est là où il y en a un qui saute. (…) Thibault, mon maître d’apprentissage est plus fort que moi, il sait directement ce qui ne va pas ! » Ces mots, ce sont ceux de Thomas, un jeune apprenti en CAP Installation sanitaire au CFA de Charleville-Mézières. Son témoignage est extrait d’un ouvrage intitulé En Chantier ! Transmettre, apprendre les métiers de la construction, réalisé par la coopérative Dire le travail en partenariat avec le CCCA-BTP, l’organisme de formation professionnelle de la branche, qui vient d’être publié.

Parmi les apprentis, environ 100 000 sont engagés dans le BTP, soit 10 % des jeunes en apprentissage (contre 18 % en 2014). Plus de la moitié (51 %) prépare un CAP. Conditions de travail pénibles, accidents parfois graves, voire mortels… Les métiers du secteur ne font pas rêver et la réalité du quotidien reste peu connue.

La fierté du beau geste et la force du lien

Depuis 2019, à la demande du CCCA-BTP, la coopérative Dire le Travail a réalisé quatre ouvrages d’une série intitulée « Vies de chantier ». La parole a d’abord été donnée aux maîtres d’apprentissage, puis aux apprentis, aux formateurs et enfin aux apprentis en mobilité internationale. « Ces récits permettent non seulement de contextualiser la formation, son environnement, mais aussi de rendre visible le travail, d’avoir une traçabilité de l’expérience. Cela reste, une fois que l’ouvrage est terminé », explique Astou Arnould Yansané, ingénieure pédagogique au CCCA-BTP, qui accompagne le projet depuis huit ans.

Ces textes sont le fruit d’un échange. « Nous rencontrons le professionnel pendant une heure et demie ou un peu plus, nous échangeons avec eux (individuellement) sur leur travail, l’entretien est enregistré. À partir de cet enregistrement nous construisons un récit qui permet au lecteur de s’identifier, avec un fil rouge, les épreuves par lesquelles la personne est passée, les gestes techniques qu’elle doit maîtriser », détaille Blandine Bricka, intervenante à la coopérative Dire le Travail.

« Une première version du texte est ensuite envoyée à la personne interrogée et elle a toute latitude pour le modifier, cela arrive d’ailleurs souvent car nous ne maîtrisons pas le vocabulaire technique », poursuit-elle. Si la fierté du beau geste ou la force du lien entre l’apprenti et le maître d’apprentissage sont très présentes, tout n’est pourtant pas rose. Il est aussi question de mauvais temps, de l’absence fréquente de toilettes, de chantiers compliqués, de corps fatigués, des relations pas toujours simples entre collègues…

Faire s’exprimer les jeunes sur le travail

La série Vies de chantier n’avait au départ qu’une vocation interne aux CFA. « J’ai très vite utilisé des récits d’apprentis et de maîtres d’apprentissage comme supports dans mes cours. Par exemple, je demande ensuite à mes élèves de CAP de me raconter en cinq lignes comment, eux, ils ont été recrutés », explique Lugdivine Verhaeffen, formatrice en français depuis plus de vingt ans dans un CFA du sud de la France.

Si les textes sont proposés aux jeunes sous forme de photocopies, beaucoup prennent ensuite le temps de feuilleter les livres. Ces courts récits auxquels ils peuvent s’identifier suscitent la curiosité d’apprentis pour beaucoup fâchés avec l’écrit après un parcours scolaire souvent compliqué. « Ils souhaitent savoir comment ces livres ont été faits, si les apprentis ont eux-mêmes écrit… »

Faire s’exprimer les jeunes sur le travail, c’est aussi ce que fait depuis des années Nagette Azzouz-Mareghnia, formatrice en français, histoire-géographie et EMC. Cette année, elle a envie d’aller plus loin et de s’inspirer de l’Établi de Robert Linhart1. « Depuis la rentrée, je coconstruis avec mes CAP un journal de bord personnel et professionnel. Je voudrais les amener à se frotter avec le travail, son organisation, les risques professionnels, le rapport aux autres », poursuit-elle.

Des récits issus notamment de ces quatre tomes ont été sélectionnés et regroupés par métier, d’autres ont été ajoutés pour donner à voir la féminisation en cours dans le BTP et l’ensemble a donné En chantier2. L’ouvrage a vocation, lui, à être public. « C’est parce que ce texte est ancré dans la réalité concrète du travail qu’il nous parle. Il montre notamment comment les règles de métier ne s’apprennent pas mais s’éprouvent, combien les professionnels sont à la fois des héritiers et des innovateurs », s’exclame Damien Cru, ergonome et auteur de la préface de l’ouvrage. Reste à savoir qui s’emparera de ce texte.

  1. Dans l’Établi, récit autobiographique paru en 1978, Robert Linhart restitue son expérience d’ouvrier au sein de l’usine Citroën en 1968 ↩︎
  2. En chantier ! Transmettre, apprendre les métiers de la construction, Dire le travail, 176 pages, 12 euros ↩︎

Source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/apprentissage/vies-de-chantier-quand-des-apprentis-du-btp-racontent-leur-travail

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