Canicules, incendies : comment l’extrême droite en fait un argument contre l’écologie (reporterre.net-8/08/26)

Marine Le Pen et Jordan Bardella, du Rassemblement national, à Nice, le 14 juillet 2026. – © Valery Hache / AFP

Les événements climatiques extrêmes de cet été sont instrumentalisés par l’extrême droite, qui en profite pour sortir son technosolutionnisme et faire avancer ses idées anti-écologistes.

Par Juliette Quénéa, Laura Chazel et Vincent Dain (The Conversation)

Juliette Quénéa est doctorante en sociologie à l’université de Rennes ; Laura Chazel est chercheuse en sciences politiques à Sciences Po Grenoble, à l’université Grenoble Alpes et à l’université d’Édimbourg ; Vincent Dain est doctorant en science politique au Laboratoire Arènes de l’université Rennes 1.

On pourrait s’attendre à ce que l’exposition des citoyennes et citoyens à des événements climatiques extrêmes renforce la conscience écologique, le soutien aux politiques climatiques, voire le vote en faveur de partis identifiés comme « proclimat ». Pourtant, les travaux existants montrent que ce lien est loin d’être automatique.

Et si une partie de l’explication tenait à la manière dont les acteurs politiques s’emparent de ces épisodes pour influencer l’opinion publique ? Les partis d’extrême droite, en particulier, s’évertuent aujourd’hui à créer du conflit autour de ces événements climatiques extrêmes afin de promouvoir leur propre agenda et d’en tirer un bénéfice politique.

Gommer des années de climatoscepticisme

À première vue, la multiplication des événements climatiques extrêmes fragilise le positionnement des acteurs d’extrême droite. Elle atteste de manière flagrante la gravité d’un phénomène qu’ils s’attachent habituellement à minimiser, voire à nier. Il est en effet désormais solidement documenté que la fréquence et l’intensité de ces épisodes augmentent sous l’effet du dérèglement climatique.

Les dirigeantes et dirigeants politiques d’extrême droite sont-ils désormais contraints de reconnaître cet état de fait ? L’examen de leurs prises de position récentes dans trois pays — France, Espagne, États-Unis — donne à voir des résultats contrastés.

Pour le RN, le Giec fait preuve d’« alarmisme »

En France, la vague de chaleur historique de juin 2026 a offert au Rassemblement national (RN) l’opportunité d’un aggiornamento de façade. Le parti cherche désormais à gommer plusieurs années de positions climatosceptiques en reconnaissant à demi-mot la brutalité des effets du dérèglement climatique à travers la canicule. « Il faut savoir dire en politique qu’on n’a pas été clairs et qu’on a même dit des bêtises », a admis le député Thomas Ménagé, occultant les multiples saillies des cadres du RN contre l’« alarmisme » du Giec ou leurs tentatives de détourner l’attention vers la lutte contre le « réchauffement islamiste ».

En Espagne, le parti d’extrême droite Vox a tenu un tout autre discours lors des inondations qui ont dévasté une partie de la province de Valence et provoqué la mort de plus de 200 personnes en octobre 2024. Ses dirigeants se sont empressés de se démarquer du « consensus climatique » en arguant que « la goutte froide [le phénomène météorologique à l’origine des inondations] a toujours existé ». Cette naturalisation de l’aléa, procédé emblématique du climatonégationnisme, vise précisément à contester l’influence du changement climatique d’origine anthropique dans la survenue de la catastrophe pourtant attestée par les études d’attribution.

Aucune remise en question non plus du côté de Donald Trump à la suite des incendies qui ont embrasé une partie de la région de Los Angeles en janvier 2025. Le président des États-Unis ne mentionne à aucun moment un lien avec le dérèglement climatique et campe sur les positions climatonégationnistes déjà exprimées à l’occasion des incendies qui ont ravagé l’État de Californie en 2020. Exhorté par les autorités de l’État à prendre en compte les savoirs scientifiques sur le changement climatique, il répondait alors : « Ça va commencer à se rafraîchir, attendez juste de voir. »

L’inversion du blâme : la faute aux écologistes

Si la reconnaissance du rôle du dérèglement climatique dans la survenue des aléas varie selon les cas, les partis d’extrême droite mobilisent un même ressort discursif pour désigner les responsables supposés de l’inadaptation des sociétés à ces épisodes. Par un mécanisme d’inversion du blâme, les politiques environnementales et les écologistes sont ainsi accusés d’entraver la prévention des risques et d’accroître la vulnérabilité des populations.

En Espagne, Vox a relayé les contre-vérités qui accusent les acteurs écologistes d’avoir provoqué les inondations en encourageant la destruction supposée de barrages et l’interdiction de nettoyer les cours d’eau. Bien que largement démentie, cette assertion s’accompagne d’un travail de disqualification idéologique et morale des écologistes, repeints en « écocriminels » et en « apôtres d’une religion climatique ». À l’expression employée par le président socialiste, « le changement climatique tue », l’extrême droite espagnole oppose le slogan « le fanatisme climatique tue ».

Lire aussi : Les écologistes boucs émissaires de la canicule : comment la droite a détourné le débat

Le même procédé est à l’œuvre dans le discours de Donald Trump face aux incendies à Los Angeles. Pour le président des États-Unis, l’acharnement des écologistes à vouloir protéger l’éperlan du Delta, une espèce de poisson menacée de disparition, aurait empêché d’acheminer la ressource en eau vers le sud de la Californie et, par conséquent, privé les secours des moyens nécessaires pour lutter contre la propagation des incendies. Là encore, l’explication ne résiste pas à l’épreuve des faits.

En France, le RN n’est pas en reste. Ces dernières semaines, Marine Le Pen comme Jordan Bardella n’ont pas manqué l’occasion de faire porter la responsabilité de l’impréparation du pays sur une « écologie de la décroissance » réfractaire à la climatisation. La même stratégie est mobilisée face aux incendies qui sévissent actuellement en Gironde : le porte-parole du RN, Julien Odoul, a accusé « les Verts » de refuser les débroussaillages. En 2022 déjà, lors des précédents feux dans le département, Laure Lavalette accusait des « écolos un peu dingos » d’avoir empêché la réalisation de pare-feux au nom d’une conception de la forêt sanctuarisée, laissée « sous cloche » et soustraite à toute intervention humaine.

Un prétexte pour la dérégulation environnementale

S’ils blâment les mesures environnementales et les écologistes, les partis d’extrême droite s’accordent sur des réponses d’adaptation technosolutionnistes et profitent des événements climatiques extrêmes pour promouvoir leur agenda de dérégulation environnementale.

Le grand plan d’équipement en climatisation proposé par le RN face aux vagues de chaleur en est une illustration. Balayant les conséquences écologiques qu’impliquerait la mise en œuvre d’une telle mesure — surconsommation d’énergie, réchauffement général, etc. —, ce cadrage permet au parti de réaffirmer son soutien à la filière nucléaire, de ne pas remettre en cause sa défense des énergies fossiles, tout en continuant à s’opposer par ailleurs au déploiement des énergies renouvelables.

Ce cadrage permet au RN de ne pas remettre en cause sa défense des énergies fossiles

Du côté de l’extrême droite espagnole, les inondations de Valence sont l’occasion d’insister sur l’inaction générale à laquelle confinerait l’écologie politique, guidée par la « théorie selon laquelle les fleuves doivent couler de leur source jusqu’à la mer, sans qu’aucun barrage, déversoir ou autre ne vienne entraver le cours naturel des fleuves ». C’est dans cette logique que Gil Lázaro, député de Vox, accompagne en mars 2025 la motion de censure déposée contre le gouvernement d’un grand plan prévoyant la construction de nouveaux réservoirs et barrages.

Les incendies de Los Angeles sont quant à eux devenus un prétexte à la relance par Donald Trump d’un ancien projet d’acheminement des eaux du nord de la Californie vers la vallée centrale et le sud de l’État. Initialement défendus en 2020 pour soutenir l’agro-industrie, ces grands travaux avaient été rejetés par le gouverneur démocrate de Californie en raison de leurs conséquences néfastes pour la biodiversité et de leur caractère infondé scientifiquement.

L’instrumentalisation des événements climatiques extrêmes s’inscrit dans une tendance à la promotion de la dérégulation environnementale dans l’Union européenne comme aux États-Unis. L’extrême droite s’impose ainsi comme l’acteur de premier plan d’un grand mouvement de détricotage des avancées écologiques : de la sortie de l’Accord de Paris pendant le premier mandat de Trump, au combat de Vox contre la loi européenne de restauration de la nature, en passant par les propositions du RN de baisser drastiquement les dépenses en faveur de l’environnement.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Source: https://reporterre.net/Canicules-incendies-comment-l-extreme-droite-en-fait-un-argument-contre-l-ecologie

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