
Mobilisés jour et nuit par des incendies hors norme qui se déclarent partout en France, les pompiers racontent de l’intérieur la lutte contre les flammes. Et dénoncent un système au bord de la rupture, sous l’effet de l’incurie des politiques publiques et du réchauffement climatique.
Par Cyprien BOGANDA et Antoine PORTOLES
Un jour, Laurent Guilloteau s’est mis à parler des incendies comme on parlerait de personnes vivantes, douées de raison. Normal, après tout : c’est avec le feu que ce pompier passe le plus clair de ses journées et qu’il brûle par les deux bouts ses nuits sans sommeil. Celui de Gironde, qu’il a combattu pendant soixante-douze heures d’affilée à la fin du mois de juillet, pratiquement sans dormir, était « fourbe, hors norme, incontrôlable ». Le soldat du feu explique que, d’ordinaire, les incendies ne se meuvent pas au hasard, mais selon une implacable rigueur de géomètre : « En règle générale, ils suivent un axe défini, en s’élargissant par leurs flancs. Mais en Gironde le feu était incontrôlable, il a déjoué tous nos pronostics : il s’est élargi en faisant un cercle. On a même eu des périodes où on l’attendait à 5 mètres sur notre gauche et où, sous l’effet de son propre vent, il nous a contournés. »
Dans le jargon des professionnels, on parle de feu « convectif », c’est-à-dire un feu qui génère son propre vent pour s’auto-alimenter. Mais puisque le jargon échoue à dire l’horreur qui vous prend aux tripes, les habitants du coin ont préféré donner à l’incendie de Gironde un surnom terrible et évocateur comme le sont les contes pour enfants : « l’Ogre ». Cet ogre-là se déplace à la vitesse d’un homme, il a dévoré 42 000 hectares de pins maritimes autour du bassin d’Arcachon depuis le 22 juillet, avec des pointes de vitesse de 5 kilomètres par heure. Lorsqu’on l’observe depuis une vue satellite, il fait plutôt songer à un loup (encore un personnage de conte), la gueule grande ouverte en direction de Bordeaux.
« Il est plus facile de courir la Diagonale des fous que de combattre un incendie »
Laurent et ses collègues ont débarqué sur le théâtre d’opérations en pleine nuit, après avoir roulé en camion depuis leur caserne, située dans les Bouches-du-Rhône. Dix heures de route qu’on occupe comme on peut, en regardant la télé et en avalant des bonbons. Et en préparant les équipiers à ce qu’ils pourraient trouver sur place. Premier commandement : rester humble. « Les habitants nous voient comme des héros, un terme qu’on apprécie, mais il ne faut pas que ça monte à la tête, prévient Laurent : on n’est rien face à un mur de flammes de 30 mètres. Donc il faut rester humble, pour ne pas se mettre en danger. Et suivre les consignes… Des trucs tout bêtes en somme. »
Issu d’une famille de pompiers, Laurent a grandi en face d’une caserne. Le matin, il observait, fasciné, le bal des camions sous ses fenêtres. Depuis vingt-trois ans qu’il a fait de son rêve de gosse un métier, il en connaît le prix mieux que personne. Mais rien ne prépare vraiment aux interventions de ce genre, menées tambour battant, à raison de trois heures de sommeil toutes les vingt-quatre heures, pendant soixante-douze heures d’affilée. Quadra affûté, Laurent pratique l’ultra-trail, une compétition de course à pied dans la nature. « Je peux vous dire qu’il est plus facile de courir la Diagonale des fous (une course de dingue d’environ 175 kilomètres avec 10 000 mètres de dénivelé positif – NDLR) que de combattre un feu pendant trois jours », assure-t-il gravement.
D’autant que, dans la forêt landaise comme ailleurs, le feu mène sa guerre au moyen d’armes insolites mais pas moins redoutables. Les pommes de pin font office de grenades à fragmentation qui, une fois enflammées, explosent et projettent des débris de feu tout autour d’elles. Les bonbonnes de gaz, elles, se transforment en bombes une fois touchées. C’est pour cela que les pompiers traquent le moindre point d’eau, la moindre piscine pour les immerger à l’abri du danger.
Une guerre d’usure dans les airs comme au sol
Contre un ennemi qui fait feu de tout bois, les pompiers planifient les assauts selon un schéma quasi militaire. Les phases d’attaque active, celles où l’incendie vous fonce littéralement dessus, sont sans doute les plus éprouvantes. « On forme une ligne d’appui en mettant tous nos camions en ligne, raconte Laurent. Le feu arrive sur notre gauche et on fait en sorte qu’il ne passe pas. Le secret, c’est d’attendre le dernier moment, quand il est au plus près : on ouvre toutes les lances en même temps, afin de manger les calories qu’il développe. Ces phases durent cinq à dix minutes très intenses. Elles comprennent aussi la défense de points sensibles : on se met en position avec deux engins pour défendre une maison, par exemple. »
Ces assauts interviennent simultanément ou dans les minutes qui suivent les opérations de largage d’eau et de produit retardant des Dash et des Canadair. Comme « de la crème solaire sur le corps », indique le commandant et officier de communication du service départemental d’incendie et de secours (Sdis) de Gironde, Matthieu Jomain, qui ajoute : « Les produits recouvrent le végétal pour éviter qu’il brûle avec les flammes ou limiter l’impact des rayons de soleil. »
Une guerre d’usure s’installe dans les airs comme au sol face à un ennemi capable de percer les lignes de front ou d’en créer d’autres de manière aléatoire. Et qui n’hésite pas, comme pour prouver qu’il fait décidément la pluie et le beau temps dans la région, à inventer sa propre météo. L’incendie a formé dans le ciel de Gironde des pyrocumulonimbus (nuages créés par la chaleur des incendies), qui ont produit un spectacle d’une rare désolation : des orages de feu. Des éclairs, entrés en symbiose avec des projections de braises pour déclencher de nouveaux départs de flammes. Quand les éléments s’allient ainsi contre l’homme, le mot « apocalypse » prend tout son sens.
Sanctuaires de biodiversité partis en fumée
Mais qui sait si cette apocalypse ne va pas devenir la norme. « Aujourd’hui, nos forêts ressemblent de plus en plus à des poudrières, assène Laurent. Elles s’auto-enflamment, du fait de la sécheresse, du vent, de la densité et de l’hydrométrie. Demain, notre quotidien sera d’affronter ces mégafeux et de ne pas avoir de pertes de vies humaines. » Il y a encore du chemin à faire. Depuis le début de l’été, quatre pompiers ont perdu la vie en luttant contre les incendies : Laurent Manson (Bouches-du-Rhône), Anthony Berthôme et Wilfried Schmitter (Gironde), et Baptiste Gerfaud-Valentin (Savoie).
Les messages de soutien qui affluent des quatre coins du pays sont toujours bons à prendre, tout comme la générosité des habitants et des élus locaux, qui ont ouvert les portes des salles des fêtes et des écoles aux pompiers pour qu’ils puissent se reposer quelques heures. Autant d’éléments déterminants « pour garder la motivation », insiste Matthieu Jomain. De Biscarosse à Lège-Cap-Ferret en passant par Biganos, ces pensées sont résumées en un seul mot, inscrit sur des banderoles : « merci ».
Depuis le début de l’année, plus de 117 000 hectares ont déjà été ravagés par les flammes en France, ce qui est « tout à fait exceptionnel », « bien plus que ce qu’on a pu connaître par le passé », selon le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, qui répertorie plus de 14 000 départs de feu depuis le début de la saison. Ils interviennent de plus en plus tôt, de plus en plus fort et laissent derrière eux des pans entiers du patrimoine immatériel rayés de la carte. Des sanctuaires de biodiversité qui, à l’instar du massif des Landes de Gascogne, mettront longtemps à se reconstituer. Il y a encore quelques années, les feux estivaux relevaient d’une forme de malédiction régionale : ça brûlait toujours dans le Sud, du côté de la Méditerranée. Mais la menace a grignoté du terrain, jusqu’à venir noircir les arbres à 60 kilomètres de la capitale, dans la forêt de Fontainebleau.
200 000 pompiers volontaires manquants
La gravité de la situation supposerait de déployer des moyens conséquents, qui pourtant font défaut. « Entre l’intensification de nos interventions (5 millions par an) et la baisse de nos effectifs, les politiques d’austérité ont mis nos services publics à genoux », jette Laurent avec amertume. Le constat est unanimement partagé, sauf par le gouvernement bien sûr, qui répète à qui veut l’entendre que tout est sous contrôle. Les syndicats, eux, alertent depuis des années sur le manque de moyens humains et matériels. La CGT estime ainsi qu’il manquerait entre 15 000 et 16 000 pompiers professionnels, en plus des quelque 44 000 actuellement en poste. « Les éléments de langage de l’exécutif sont en décalage complet avec la réalité, tempête Sébastien Delavoux, représentant CGT des Sdis. Une saison comme celle-ci demande des moyens supplémentaires colossaux. Un camion-citerne feu de forêt, par exemple, ça consomme 200 litres de carburant par jour. Dans le Var, ils ont déjà perdu trois camions à cause des incendies. Du coup, de nombreux Sdis se demandent comment ils vont régler la facture… »
Bruno Ménard, secrétaire général du Syndicat des sapeurs-pompiers volontaires de France (SPPVF), n’hésite pas quant à lui à parler de « rupture capacitaire : les moyens dont dispose la sécurité civile ne sont plus suffisants pour affronter les risques qui se multiplient sous l’effet du réchauffement climatique : les feux partout, les inondations l’hiver, etc. Les agents restent en moyenne vingt heures sur vingt-quatre sur les feux ».
Il assure qu’il manque 150 000 à 200 000 pompiers volontaires, ce qui reviendrait pratiquement à doubler l’effectif existant. Le responsable syndical raconte qu’en Gironde des quartiers entiers brûlaient faute d’effectif suffisant. « J’ai vu des vidéos qui me font halluciner, reprend-il. Sur l’une d’entre elles, une voiture roule entre deux murs de flammes. Cela prouve, tout comme le nombre de maisons en feu, que la situation n’est pas maîtrisée. En temps normal, quand vous laissez brûler une baraque, c’est que quelque chose a merdé. Alors imaginez quand vous en comptez des centaines… »
C’est ça, la rupture. Un constat d’impuissance matérialisé par des commerces défigurés, des habitations dépecées de leur crépi. Par les larmes des sinistrés, aussi, de retour pour la première fois sur place pour affronter le réel, celui d’une vie partie en fumée. Mais ni Laurent ni ses collègues n’ont le temps de reprendre des forces : le mois d’août est le plus propice aux feux de forêt. C’est peut-être seulement maintenant que débute leur saison en enfer.
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