
Les chiffres officiels révèlent une augmentation du nombre d’enfants, de Cisjordanie et de Gaza, emprisonnés en Israël et un allongement de la durée de détention. Les témoignages font état de maltraitances physiques et psychologiques, apanage des armées coloniales.
Par Pierre BARBANCEY
Avec un retard de près de quatre mois, l’administration pénitentiaire israélienne a finalement publié ses données sur la population carcérale pour le premier semestre 2026. Il aura fallu pour cela toute la persévérance de l’association israélienne « Parents contre la détention des enfants ». Elle a ainsi pu analyser les chiffres relatifs aux enfants palestiniens détenus en Israël.
Le nombre de mineurs palestiniens placés en détention administrative (sans inculpation ni procès, sans que les motifs soient fournis à l’accusé ou à son avocat, et renouvelable éternellement tous les six mois) a presque doublé en un peu plus d’un an, passant de 103 en janvier 2025 à 191 en mars 2026, soit une augmentation de 85 %. Elle est devenue la forme dominante de détention pour les mineurs palestiniens. S’agissant des adultes, ils seraient plus de 9 000 incarcérés, selon l’organisation israélienne de défense des droits humains HaMoked, dont plus de 3 000 en détention administrative.
Des chiffres aggravés depuis le 7-Octobre
Alors qu’environ un tiers des enfants détenus l’étaient sans inculpation ni procès au début de 2025, ce chiffre est passé à près de la moitié en 2026. La totalité de ces nouveaux détenus le sont sous cette catégorie. Par ailleurs, la durée de détention est considérablement en hausse.
Le nombre de mineurs placés en détention administrative pendant plus d’un an a été multiplié par huit, passant de 6 en mars 2025 à 50 en mars 2026. Certains ont désormais plus de deux ans de détention administrative. Enfin, le nombre total d’enfants palestiniens emprisonnés pour des raisons de sécurité a également augmenté d’environ 26 %, passant de 303 en janvier 2025 à un pic de 383 en mars 2026.
Des chiffres qui se sont aggravés depuis le 7 octobre 2023. Dans le cadre de son opération militaire à Gaza, lesforces israéliennes ont « systématiquement et délibérément » ciblé des garçons âgés de 12 ans et plus lors d’« arrestations massives », les désignant comme des membres potentiels de groupes armés, note la Commission d’enquête internationale indépendante mise en place par le Conseil des droits humains de l’Onu, dans un rapport publié le 18 juin 2026.
Celui-ci évoque ainsi le cas d’un adolescent arrêté le 4 décembre 2023 à Gaza. Malgré son âge, prouvé par sa carte d’identité, il a été emmené avec plusieurs dizaines d’autres Palestiniens et passé à tabac. Il a ensuite été interrogé à propos du Hamas et accusé d’avoir participé aux attaques du 7-Octobre. Il est resté enfermé pendant 54 jours, soumis à des interrogatoires répétés « et à des actes de torture, notamment des décharges électriques administrées via une aiguille insérée dans son épaule, une privation de nourriture et d’eau, ainsi que le maintien forcé dans des positions douloureuses pouvant durer jusqu’à 12 heures d’affilée ».
Un Guantanamo israélien
Les conditions de détention des enfants palestiniens dans les prisons dépendant de l’administration pénitentiaire israélienne se sont considérablement dégradées depuis le 7 octobre 2023, notamment à la suite de directives données par Itamar Ben Gvir – ministre de la Sécurité nationale, chargé des prisons – visant à imposer des conditions bien plus strictes aux détenus. Il est vrai qu’il ne considère pas les Palestiniens comme des êtres humains. Des enfants qui étaient auparavant hébergés avec cinq autres détenus ont signalé partager leur cellule avec au moins dix autres personnes, y compris des adultes.
Une organisation de défense des droits de l’enfant a transmis à la Commission onusienne le témoignage d’un adolescent de 17 ans, originaire de Naplouse, en Cisjordanie, relatant son expérience dans le quartier pour mineurs de la prison de Megiddo. Il y décrit comment la lumière restait allumée toute la nuit et comment des contrôles inopinés étaient fréquemment effectués, empêchant ainsi les détenus de dormir. Les enfants étaient contraints de changer souvent de cellule et subissaient quotidiennement des insultes et des coups de la part des gardiens.
L’armée israélienne a également ouvert ses propres centres de détention, comme celui de Sde Teiman, de triste réputation, souvent comparé à Guantanamo, où de nombreux Palestiniens seraient morts. Un mineur a raconté son « expérience » à l’association de soutien aux prisonniers Addameer.
« La vie à Sde Teiman était avilissante. J’ai passé une quarantaine de jours les mains entravées devant moi par des menottes métalliques. (…) La nourriture était immangeable : des tranches de pain grillé avec un peu de confiture ou une maigre portion de thon qui ne calmait pas ma faim. Des fouilles avaient lieu environ une fois par semaine, lorsque des unités d’intervention masquées venues de l’extérieur prenaient la cellule d’assaut. Il nous était interdit de les regarder. Je n’ai bénéficié d’aucun traitement de faveur ; on m’a traité comme n’importe quel adulte. » Un autre mineur a révélé être resté menotté pendant six mois, détaché uniquement pour prendre une douche, une fois par semaine au maximum.
Coups, brûlures, contusions…
La torture est tout aussi physique que psychologique. Amnesty International rapporte ainsi le cas d’un garçon de 14 ans arrêté chez lui, à Jabalia, dans le nord de Gaza. Il a été détenu pendant 24 jours à Sde Teiman avec au moins 100 adultes.
Il a affirmé que les militaires qui l’interrogeaient lui avaient donné des coups de pied et des coups de poing au cou et à la tête, qu’ils l’avaient également brûlé à plusieurs reprises avec des mégots de cigarettes. Des traces de brûlures et des contusions encore visibles sur le corps du garçon lorsque Amnesty l’a interrogé dans l’école où il avait ensuite trouvé refuge avec d’autres familles déplacées.
Durant sa détention, l’adolescent n’a pas été autorisé à appeler ses proches ni à consulter un avocat. Il a été détenu les yeux bandés et menotté pour mieux lui faire perdre les sens. D’ailleurs, la procédure systématique du système pénitentiaire israélien consiste à soumettre les enfants détenus à des fouilles à nu répétées, ce qui aggrave leur vulnérabilité et leur humiliation.
Les « aveux » sont d’autant plus faciles à recueillir. La commission mandatée par l’Onu souligne que les enfants rapportent avoir été filmés par des gardiens alors qu’ils étaient frappés et insultés de manière dégradante, notamment au sujet de leurs mères et de leurs sœurs, lors de leur transfert, « instaurant d’emblée un climat de déshumanisation ».
Des photos disuasives
Depuis le 7 octobre 2023, les soldats israéliens prennent régulièrement des photos de détenus palestiniens lors de leurs arrestations, transferts ou périodes de détention, se livrant ainsi à des pratiques qui portent atteinte à leur dignité humaine. Le but est d’instiller la peur au sein de la société palestinienne (le message : « Regardez ce qui va vous arriver si vous osez nous résister ») et, dans le cas des mineurs, les dégâts psychologiques sont pires encore.
Depuis 2021, Israël a accusé plusieurs ONG d’être des « organisations terroristes ». Parmi elles, Defense for Children International-Palestine (DCIP), fondée en 1991, qui a finalement jeté l’éponge le 7 avril. « Cette fermeture fait suite à des années de campagnes de délégitimation et de désinformation, ainsi qu’à des suspensions de financements et à des enquêtes menées par les Nations unies et plusieurs gouvernements européens, qui n’ont finalement trouvé aucune preuve pour étayer les allégations portées contre (l’organisation) », a fait savoir DCIP dans son dernier communiqué.
Une façon aussi de pointer du doigt les organisations internationales et les États, incapables de la moindre sanction contre Israël mais qui enquêtent contre des associations de défense du droit des Palestiniens à la moindre accusation formulée par Tel-Aviv.
« Cette violence coloniale va se poursuivre partout et les prisons font partie de ce moyen de contrôle et de destruction de la société palestinienne », avertit Salah Hamouri. Aujourd’hui avocat, il a lui-même passé des années dans les geôles israéliennes, d’abord mineur puis tout juste majeur. « Les Israéliens tentent d’écraser la nouvelle génération palestinienne par tous les moyens, pour empêcher toute révolte. Ils n’y parviendront pas. »
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