Flora Tristan, la révolutionnaire qui dénonçait déjà la pollution industrielle au XIXe siècle (reporterre.net-6/08/26)

Flora Tristan a décrit très tôt les conséquences néfastes du progrès technique et de la révolution industrielle. – © Léa Djeziri / Reporterre

Critique du progrès industriel et pionnière du socialisme, Flora Tristan aura passé sa vie à tenter d’améliorer le sort des ouvriers et la condition des femmes.

Par Scandola GRAZIANI

Nous sommes en 1830 à Londres. Un brouillard — le fameux « smog » — flotte sur la ville, et les cheminées des usines crachent une épaisse fumée. L’Angleterre achève sa révolution industrielle, et le charbon coule à flots dans les veines de la capitale britannique.

Carnet à la main, une jeune Française arpente les rues, vêtue comme un homme. Elle lève la tête vers le ciel masqué par la pollution, et secoue la tête en fronçant le nez : « À cette énorme masse de fumée surchargée de suie, qu’exhalent les milliers de cheminées de la ville monstre, se réunit un brouillard épais, et le nuage noir dont Londres est enveloppé ne laisse pénétrer qu’un jour terne et répand sur les objets comme un voile funèbre », écrira plus tard Flora Tristan dans Promenades dans Londres (1840), fruit de quatre voyages en Angleterre.

Née en 1803 à Paris, d’une mère française et d’un père issu de l’aristocratie péruvienne, Flora Tristan a eu une vie digne d’un feuilleton. Peu de temps après sa naissance, son père meurt avant d’avoir pu la reconnaître comme son héritière. Flora Tristan grandit dans la misère, et en retire un profond sentiment d’injustice. Plus tard, elle voyagera seule jusqu’au Pérou pour tenter de récupérer sa part de l’héritage, sans succès. Rejetée de tous, elle s’autoqualifiera de « paria », et tirera de son expérience le livre qui l’a rendue célèbre, Pérégrinations d’une paria (1838).

Peut-être doit-on voir dans cette infortune l’explication de sa nature révoltée et de son goût pour combattre les inégalités ? Quoi qu’il en soit, Flora Tristan fait partie de ces auteurs et autrices qui ont très tôt décrit les conséquences néfastes du progrès technique et de la révolution industrielle.

Promenades dans Londres (1840), de Flora Tristan, réédition La Découverte, 2003, 358 p., 29,50 euros.

« On se sent asphyxiés »

Bien qu’elle ne défende jamais la nature en tant que telle, ses enquêtes sociales auprès du prolétariat londonien et français l’ont conduite à porter un regard critique sur la pollution industrielle et, plus largement, sur l’industrialisation à marche forcée de l’Europe. Les fumées et les cheminées d’usine l’effraient, elle ne les décrit jamais de façon poétique. Elle se montre en revanche très préoccupée par la qualité de l’air : « On se sent asphyxiés par les émanations ; l’air manque pour respirer », écrit-elle à plusieurs reprises dans Promenades dans Londres, qualifiant l’air de « méphitique ».

« L’air qu’on respire dans cette usine est réellement empesté ! À chaque instant des miasmes méphitiques viennent vous saisir. Je sortis de dessous un hangar, espérant respirer dans la cour un air plus pur ; mais partout j’étais poursuivie par les exhalaisons infectes du gaz et les odeurs de houille, de goudron… »

L’autrice franco-péruvienne dénonce aussi les conditions de travail dangereuses des ouvriers, exposés à des émanations toxiques. Lors d’une de ses escapades londoniennes, elle visite une usine à gaz, et décrit l’atmosphère viciée dans laquelle travaillent les ouvriers : « L’air qu’on respire dans cette usine est réellement empesté ! À chaque instant des miasmes méphitiques viennent vous saisir. Je sortis de dessous un hangar, espérant respirer dans la cour un air plus pur ; mais partout j’étais poursuivie par les exhalaisons infectes du gaz et les odeurs de houille, de goudron… »

Plus loin, elle rapporte l’échange qu’elle a eu avec le contremaître de l’usine, qui lui confie que malgré leur robustesse, tous les « chauffeurs » (ces ouvriers qui remplissent les fours de charbon) contractent des maladies aux poumons, et meurent très jeunes, ce qui révolte l’autrice. « Ô mon Dieu ! Un progrès ne saurait-il donc s’opérer qu’aux dépens de la vie d’un certain nombre d’individus ? » s’interroge-t-elle, exaspérée.

Une critique du progrès industriel

Contrairement à nombre de ses contemporains, Flora Tristan se montre assez méfiante envers la technologie, constatant que les nouvelles machines enrichissent les patrons au détriment des ouvriers : « Elle critique le progrès industriel qu’elle ne perçoit d’ailleurs pas vraiment comme un progrès, puisqu’elle voit surtout le coût terrible payé par les classes populaires, analyse François Vanoosthuyse, professeur de littérature française du XIXe siècle à l’université de Rouen Normandie. Elle décrit des vies humaines qui dureront quarante ans maximum. Des ouvriers qui vivent au milieu des immondices et des fumées toxiques, entassés à plusieurs familles dans des logements exigus et insalubres. »

Auteur d’un article sur trois enquêtes sociales des années 1840 (dont les Promenades dans Londres de Flora Tristan), François Vanoosthuyse estime que l’autrice n’exagérait pas, et que ses textes constituent au contraire une mémoire précieuse : celle du prolétariat ouvrier, exploité pour servir la révolution industrielle. « Les Européens d’aujourd’hui ne se représentent pas l’horreur absolue qu’a été l’exploitation massive du prolétariat au XIXe siècle. C’est quelque chose d’inimaginable pour eux », estime le professeur de littérature.

Lire aussi : Balade dans le jardin de George Sand, pionnière de la pensée écologiste

Peut-on pour autant qualifier Flora Tristan de « pionnière de l’écologie », au même titre qu’une George Sand par exemple ? « On ne peut pas vraiment dire cela », nuance François Vanoosthuyse. Par ses écrits sur la nature, notamment ceux appelant à sauvegarder la forêt de Fontainebleau, « George Sand a eu une vraie importance dans l’histoire de la pensée écologique, au sens actuel du terme. Ses textes ont marqué Élisée Reclus, par exemple. Ce n’est pas du tout le cas de Flora Tristan », estime l’universitaire.

Contrairement à George Sand, Flora Tristan n’est pas une amoureuse de la nature. « C’est une urbaine, plutôt même hostile à la campagne et aux ruraux, commente François Vanoosthuyse. Elle livre par exemple des jugements négatifs sur les ouvriers qu’elle rencontre à Saint-Étienne, en disant qu’ils ont des “têtes de campagnards”. » Cette citadine préfère donc réfléchir à comment bien vivre en ville, à une période où l’industrialisation transforme des cités jadis agréables en « villes monstres ».

Dans Autour de la France (1844), passionnant témoignage sur la classe ouvrière française, Flora Tristan se plaint toutefois de la défiguration des paysages : « Elle insiste sur le fait que la France est un pays magnifique, et elle s’étonne que les êtres humains abîment ce pays. Elle dit — et là, on pourrait considérer que ça a un rapport avec des préoccupations écologiques contemporaines — que les Hommes ne savent pas correctement habiter la Terre », rapporte l’universitaire normand.

Une pionnière du socialisme

Davantage préoccupée par la condition ouvrière que par l’environnement, Flora Tristan est en revanche une figure du socialisme de la première heure. Face aux ravages sociaux de l’industrialisation qu’elle constate dans ses enquêtes sociales, elle propose l’union de la classe ouvrière, par-delà les clivages de métiers, les intérêts, les particularismes locaux… et le genre.

« L’originalité de Flora Tristan, c’est le lien indissociable qu’elle établit entre l’amélioration du sort des ouvriers, et celle de la situation des femmes », écrit Brigitte Krulic, professeure des universités et biographe de Flora Tristan.

Union ouvrière (1844), de Flora Tristan, réédition Hachette BNF, 2012, 180 p., 18,50 euros.

Dans nombre de ses livres, elle s’indigne de l’exploitation de la femme par l’homme, et dénonce déjà les violences sexistes : « L’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même », écrit-elle dans Union ouvrière (1844). Elle luttera aussi pour le rétablissement du droit au divorce (abrogé en 1816, puis rétabli en 1884).

Victime d’une tentative de féminicide

Là encore, cet engagement n’est pas sans lien avec son parcours personnel : mariée à 17 ans à un homme qui la bat et qui la viole, Flora Tristan réclame le divorce, interdit à cette époque. Enceinte de son troisième enfant, elle tente de s’échapper et de se cacher de lui.

En 1838, alors qu’elle vient d’obtenir la « séparation des corps » (à défaut du divorce), il la retrouve et lui tire dessus à deux reprises avec un pistolet. Une balle lui perfore le poumon et reste logée près du cœur. Elle survivra, mais connaîtra ensuite un essoufflement chronique. « On la cite régulièrement comme égérie du féminisme du XIXe siècle, mais peu saisissent cette figure historique pour ce qu’elle raconte de l’histoire des violences conjugales et des féminicides », écrivent dans Libération les historiennes Mathilde Larrère et Laurence De Cock.

« Une “indignée” avant l’heure qui a fait de sa marginalité un étendard crânement brandi »

Suite à cette tentative d’assassinat, elle s’entête toutefois à faire son « tour de France », sillonnant le pays à la rencontre de milliers d’ouvriers pour tenter de les faire adhérer à ses idées. Un mode de vie harassant et inhabituel pour une femme de son époque. En 1844, malade et épuisée, elle meurt à Bordeaux, à l’âge de 41 ans.

Si son héritage pour la pensée écologiste est incertain, elle aura néanmoins ouvert la voie aux plus grands noms du siècle, tels que Karl Marx et Friedrich Engels, qui rechignèrent à reconnaître sa contribution directe au socialisme.

Celle qui se définissait comme une « paria » aura surtout été une comète ignorée dans le ciel de la littérature française du XIXe siècle. Ou comme l’écrit si bien Brigitte Krulic, « une femme intempestive, qui a anticipé la sensibilité des temps à venir, une “indignée” avant l’heure qui a fait de sa marginalité un étendard crânement brandi ».

Source: https://reporterre.net/Flora-Tristan-la-revolutionnaire-qui-denoncait-deja-la-pollution-industrielle-au-XIXe

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