Les éleveurs rattrapés par la sécheresse jusque dans les alpages (reporterre.net-20/08/26)

Gilles Hulpusch, vacher en Ariège, accompagné de son chien. – © Antoine Berlioz / Reporterre

Les troupeaux souffrent de la sécheresse et du manque d’eau dans les alpages. Dans les Pyrénées, la situation devient critique et contraint certains éleveurs à redescendre précipitamment leurs bêtes.

Par Justin CARRETTE et Antoine BERLIOZ (photographies)

Seix et Aleu (Ariège), reportage

« La situation est catastrophique. Je viens ici depuis vingt-deux ans et je n’avais jamais vu cela. » Près de la cabane de Subéra, dans les Pyrénées ariégeoises, environ 130 bovins errent sur des prairies jaunies par le soleil, à la recherche d’herbe fraîche. Bâton à la main, Gilles Hulpusch surveille son troupeau sur les pentes abruptes du Haut-Couserans.

Située dans un cirque à 1 500 m d’altitude, la cabane est surplombée par une source où l’eau jaillit encore de la montagne. « On a réalisé un captage ici il y a quelques années. Cela permet d’alimenter les cuves pour les vaches, qui boivent près de 3 m3 d’eau par jour », raconte Gilles Hulpusch. « C’est la dernière source visible ici, et ce serait la catastrophe si elle s’asséchait. Quand il pleut, on peut normalement voir jusqu’à treize ruisseaux dévaler les pentes », indique-t-il, inquiet.

L’herbe se fait de plus en plus rare dans ces montagnes lourdement touchées par les épisodes caniculaires et les sécheresses. La bruyère revêt une couleur orangée, brûlée par le soleil, et seuls quelques genévriers sont encore un peu verts, parmi les étendues d’herbes jaunies.

Gilles Hulpusch sur les hauteurs de sa cabane, en Ariège. © Antoine Berlioz / Reporterre

Les 130 vaches, en semi-liberté, peuvent pourtant parcourir près de 550 hectares sur cette estive durant l’été, à la recherche d’herbe et de nourriture. « Sur cette surface, on a environ les deux tiers de la ressource qui sont asséchés. La situation est de plus en plus critique pour les bêtes », souligne le vacher, qui lance du gros sel sur des rochers en guise de complément alimentaire.

Des gasconnes et quelques normandes s’empressent de le suivre pour lécher allègrement la surface salée de ces pierres. « Adidas, Souris ! » lance-t-il à deux d’entre elles pour les inviter au déjeuner. « Il y en a seulement quelques-unes à qui j’ai donné un nom, ce sont mes préférées », glisse-t-il alors qu’un groupe de randonneurs passe par là.

« Des veaux ne grossissent plus parce que les mères ne produisent plus assez de lait »

Ses vingt-deux étés passés dans la cabane permettent à Gilles Hulpusch de mesurer le caractère exceptionnel de la situation. « Cela m’inquiète beaucoup. Quand je suis arrivé ici, je faisais du feu tous les soirs pour chauffer la cabane durant le mois de juin. Cette année, c’était déjà la sécheresse à cette période », indique-t-il, près de l’une des vaches, qui le regarde fixement.

La centaine de vaches gardées par Gilles Hulpusch ont besoin de boire 3 m3 d’eau par jour. © Antoine Berlioz / Reporterre

« Certains veaux ne grossissent plus parce que les mères ne produisent plus assez de lait. Je pense que cela aura aussi un impact sur la fertilité et les futures naissances », craint-il, une casquette vissée sur la tête pour se protéger des rayons du soleil, qui le harcèlent dans ces étendues pastorales dénuées d’arbres.

La crainte de devoir quitter l’estive

D’un pas assuré malgré les pentes raides autour de la cabane, Gilles Hulpusch franchit rapidement les quelques centaines de mètres de dénivelé qui le séparent du captage d’eau, à flanc de montagne. Une gasconne tient sur ce pan de montagne abrupt, à l’affût de quelques brins d’herbe. « Les vaches prennent de plus en plus de risques, le long des parois ou sur des pentes abruptes, pour chercher de la nourriture. Il faut être plus vigilant pour éviter les dérochements. »

Les vaches s’aventurent dans des zones de plus en plus abruptes pour avoir accès à de l’herbe en quantité suffisante. © Antoine Berlioz / Reporterre

Il s’assure de l’écoulement de l’eau, accompagné par son border collie qui le suit partout. « Si cette source tarit, il n’y aura pas de question à se poser : il faudra redescendre toutes les bêtes », insiste-t-il.

La dernière source d’eau autour de la cabane de Gilles Hulpusch. © Antoine Berlioz / Reporterre

Un choix que certains éleveurs ont déjà dû faire pour tenter de limiter la casse. À quelques kilomètres de là, toujours dans le Couserans, à Aleu, Isabelle Sentenac et Gilles Campan ont dû rapatrier une partie de leurs bêtes à la ferme, où ils disposent d’eau courante. « Avec les autres éleveurs du groupement, on a fait le choix de descendre 30 % du troupeau qui était en estive, soit environ 150 vaches et veaux », confie Isabelle Sentenac, présidente du groupement pastoral Liers-Goutets.

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« On doit faire cela pour préserver la ressource restante, pour que les bêtes qui restent là-haut puissent continuer à se nourrir, explique l’éleveuse. C’est la première année que l’on voit cela. Ce n’est pas tant le manque d’eau qui pose problème, puisqu’on a des sources et des captages, c’est vraiment la ressource fourragère qui vient à manquer pour nos bêtes. »

Pénurie de foin

À quelques vallées de là, dans le département voisin des Hautes-Pyrénées, le syndicat des 4 Véziaux d’Aure a même demandé à ses adhérents de rapatrier l’intégralité de leurs troupeaux devant l’urgence de la situation. 1 300 vaches et 300 juments qui pâturaient dans la vallée d’Aure sont ainsi contraintes de quitter ces alpages, durement éprouvés par la sécheresse et les vagues caniculaires, pour rejoindre leurs fermes.

Les deux tiers de la zone autour de l’estive de Gilles Hulpusch sont asséchés. © Antoine Berlioz / Reporterre

Ce retour précoce, alors que les bêtes restent normalement en estive jusqu’à fin septembre, n’est pas sans conséquences. « Il faut également qu’on trouve de l’herbe, du foin, et de quoi les nourrir dans nos fermes », assure l’éleveuse ariégeoise Isabelle Sentenac. « Et cette année, la récolte de foin est catastrophique », enchaîne-t-elle.

Sur son exploitation, l’éleveuse confie en avoir fauché 40 à 50 % en moins cette année, sans compter l’absence de regain et de deuxième fauche. Un stock limité, initialement prévu pour nourrir les bêtes cet hiver, que certains éleveurs sont d’ores et déjà contraints d’utiliser.

« De l’Espagne à l’Allemagne, tout le monde est à sec »

« On a déjà connu des sécheresses, mais là, c’est particulier. C’est très compliqué de trouver du foin ailleurs, notamment en Espagne, et les prix s’envolent. On ne sait pas trop comment on va passer l’hiver, souffle Isabelle Sentenac. On se pose des questions : est-ce qu’il faut vendre des bêtes ? Est-ce qu’on va devoir revoir nos troupeaux à la baisse pour les estives l’an prochain ? On navigue dans l’inconnu et on appréhende beaucoup la suite. »

Dans le hameau d’Esbintz, à quelques kilomètres d’Aleu, Mathias Chevillon fait le même constat. « On arrivait toujours à s’arranger avec des départements voisins pour aller chercher du foin quand c’était la sécheresse chez nous. Là, de l’Espagne à l’Allemagne, tout le monde est à sec », raconte l’éleveur de brebis, également membre du bureau local de la Confédération paysanne.

Mathias Chevillon, éleveur de brebis à Seix, s’inquiète du manque de foin. © Antoine Berlioz / Reporterre

Moins gourmandes en fourrage et en eau, les brebis semblent moins affectées que les bovins en estive, mais « cela les impacte aussi », dit Mathias Chevillon, devant son étable où quelques brebis malades, qui n’avaient pas la force de monter en estive, sont encore là. « Ça nous inquiète, car on sait que leurs organismes sont affaiblis par ces sécheresses et ces canicules », souffle-t-il.

Pour le syndicaliste, « cet épisode va profondément déstabiliser le paysage de l’agriculture française. On va avoir besoin de soutien, mais surtout d’une réflexion profonde sur le modèle agricole français. Le gouvernement ne met rien en place dans ce sens. Quand on voit que l’État a récemment mis en place des aides pour l’achat d’engrais azotés, on se dit que c’est symptomatique. Il n’y a rien de structurant pour favoriser et accompagner une agriculture diversifiée et paysanne. Il n’y a aucune proposition sur les traités de libre-échange, qui tuent l’agriculture dans notre pays, ou sur les prix minimum d’entrée aux frontières, qui pourraient largement aider les agriculteurs français à mieux vivre de leur travail. »

« Beaucoup d’éleveurs risquent de mettre la clé sous la porte »

La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, a annoncé réunir les préfets le 27 août, pour un « plan massif » d’aides qui visera a compenser une partie des pertes du secteur.

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À 1 500 mètres d’altitude, à la cabane de Subéra, les vaches affluent vers la cuve d’eau que Gilles Hulpusch vient de remplir. Dans cette petite vallée encaissée, il fait toujours plus de 30 °C en plein mois d’août. « Certaines estives ont carrément brûlé dans les alentours, on échappe au moins à cela ici pour l’instant », souffle le vacher.

Dans les Pyrénées ariégeoises, de nombreux feux se sont déclarés, notamment ces derniers jours à Saurat, et début juillet à Bethmale, accentuant encore un peu plus les difficultés des éleveurs pour faire pâturer les bêtes en estive. « Il faudra observer attentivement les mois à venir, car beaucoup d’éleveurs risquent de mettre la clé sous la porte », craint Gilles Hulpusch, au milieu de son troupeau.

Source: https://reporterre.net/Dans-les-Pyrenees-la-secheresse-bouleverse-la-saison-d-estive-On-navigue-dans-l-inconnu

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