Les précurseuses de l’écologie : Rosa Luxemburg, icône révolutionnaire et naturaliste passionnée (reporterre.net-3/08/26)

Rosa Luxemburg (1871-1919) a composé un herbier de prison en sept cahiers. – © Léa Djeziri / Reporterre

Ces dernières années, les écologistes redécouvrent la révolutionnaire Rosa Luxemburg. Sa sensibilité et son attachement au vivant nous rappelle que le combat pour la nature est aussi un combat pour l’émancipation.

Par Gaspard d’Allens

Entre les barreaux de sa cellule de prison, Rosa Luxemburg guette l’arrivée du printemps. Nous sommes au début de la Grande Guerre, en 1915, et la militante antimilitariste est de nouveau emprisonnée. Le cœur meurtri par le massacre de millions de prolétaires, la révolutionnaire s’accroche coûte que coûte à ce qui fait la beauté de la vie.

Le chant des oiseaux, les plantes qui poussent dans les interstices des murs, le clair de lune qu’elle voit depuis sa fenêtre, la neige… Le 13 avril, elle écrit  [1] : « Les primevères éclairent ma cellule comme la lumière du soleil. » Dans l’horreur, elle garde l’espoir, cultive la joie et l’émerveillement. Dans ses carnets et dans ses lettres, elle consigne ces moments volés à ces geôliers. Il y a des gens que l’on enferme mais qui restent libres au-dedans.

« Quel bonheur de réentendre le rossignol »

« Aujourd’hui à 7 heures le loriot a de nouveau sifflé, note-t-elle dans son cahier. J’ai entendu le rougequeue noir sur le pignon du toit le matin », ajoute-t-elle. « Quel bonheur de réentendre le rossignol », écrira-t-elle quelques jours plus tard.

Rosa Luxemburg est une théoricienne politique, fondatrice de plusieurs revues militantes, née en 1871 à Zamosc en Pologne. Elle a grandi à Varsovie dans une famille modeste. Adulte, elle sillonne l’Europe pour s’engager corps et âme dans l’internationale ouvrière. Elle mourra en 1919 à Berlin, assassinée par des milices chargées d’écraser la révolte spartakiste pendant la révolution allemande.

Sa ligne sera toujours claire et intransigeante : opposition à la bureaucratie, critique du réformisme, haine du nationalisme, défense de l’autogestion et — c’est tellement rare pour l’époque que cela mérite d’être relevé — un amour débordant pour le vivant, la peur alerte de voir les écosystèmes disparaître, une dénonciation de l’industrialisation du monde.

« Le parti des fleurs est étroitement lié à la révolution »

Notre panthéon écologiste ne l’a pas encore intégré parmi nos précurseurs. Et pourtant… Son héritage nous rappelle que l’attention au vivant nourrit une force révolutionnaire, que notre sensibilité n’est, en aucun cas, une forme de mièvrerie, et que la politique doit aussi se soucier des non-humains.

Le poète romantique allemand Heinrich Heine a une belle formule pour le dire. « Le parti des fleurs et des rossignols est étroitement lié à la révolution », écrit-il. Rosa Luxemburg, par son parcours, en est le meilleur exemple.

« Sur ma tombe, comme dans ma vie, il n’y aura pas de phrase grandiloquente, écrit-elle ainsi en prison [2]. Sur la dalle de mon tombeau, on ne devra lire que deux syllabes : “zwi-zwi”. C’est le cri des mésanges charbonnières que j’imite si bien qu’elles accourent aussitôt. »

L’affection pour le vivant : un moteur pour l’action

Dans une lettre pour Sonia Liebknecht, elle se confie : « À vous, je peux bien le dire : vous n’irez pas tout de suite me soupçonner de trahir le socialisme. Vous le savez, j’espère malgré tout que je mourrai à mon poste, dans une bataille de rue ou au bagne. Mais mon moi le plus profond appartient plus à mes mésanges charbonnières qu’aux “camarades”. » 

La militante révolutionnaire fait de l’attention au vivant un affect politique et un moteur pour l’action. « Notre terre est belle, voilà au fond ce que cherche à nous dire Rosa Luxemburg, raconte ainsi le philosophe Alexandre Costanzo dans le média Lundimatin. Et c’est précisément parce qu’elle est belle que cela vaut la peine de se battre. »

« Avec Rosa, la révolution appartient bien davantage au temps de la nature qu’à celui des hommes. Dans son attention aux rythmes singuliers et universel du vivant, elle ne cherche ni réconfort ni refuge mais la force printanière qui fait les révolutions », écrit l’historienne Muriel Pic dans sa préface à Herbier de prison, éditions Héros-Limite, 2023.

Extrait de l’herbier de prison de Rosa Luxembourg, cahier composé en avril-mai 1915. Ed. Héros-Limite.

En prison — elle y sera enfermée à cinq reprises et y passera plusieurs années de sa vie, notamment pour son refus de la guerre — Rosa Luxemburg tient un herbier. Son regard s’attache à tout ce qui vient colorer son existence claquemurée. Elle s’évade mentalement grâce à ses plantes et à ses observations naturalistes. Cela n’est en aucun cas une fuite. Ces présences lui donnent la force de poursuivre son combat.

« Je ne trouve pas dans la nature un asile ou un lieu de repos », assure-t-elle. Rosa Luxemburg y puise plutôt une forme d’éthique. « Tâchons donc de demeurer un être humain. […] Rester un être humain, c’est jeter, s’il le faut, joyeusement sa vie tout entière “sur la grande balance du destin”, mais en même temps se réjouir de chaque journée de soleil, de chaque beau nuage », écrit-elle.

Elle s’inquiète de « la disparition des oiseaux chanteurs »

Au quotidien, elle cherche à appliquer cette leçon comme un mantra. Elle se laisse toucher par d’infinis détails. « Il m’est arrivé tant de choses hier ! » écrit-elle le 3 juin 1917, avant de raconter sa découverte d’un papillon dans sa cellule.

À ses amies, à l’extérieur, elle conte aussi sa petite routine. « Tous les matins j’inspecte scrupuleusement les bourgeons de tous mes arbustes et vérifie où ils en sont ; chaque jour je rends visite à une coccinelle rouge avec deux petits points noirs sur le dos que je maintiens en vie depuis une semaine sur une branche. »

Déjà, à l’époque, Rosa s’inquiète de la dégradation du vivant. À Sophie Liebknecht, le 2 mai 1917, elle fait part de son inquiétude à propos de « la disparition des oiseaux chanteurs en raison de la rationalisation croissante des cultures — sylviculture, horticulture, agriculture — les privant peu à peu de toutes les conditions naturelles nécessaires à la nidification et à la nourriture ». Elle compare cette disparition avec celle « des peaux rouges en Amérique du Nord : c’est exactement ainsi qu’ils ont été chassés peu à peu de leur territoire par les hommes civilisés et livrés à une disparition silencieuse et cruelle ».

Le 2 mai 1918, dans une autre lettre, elle dresse un constat, là aussi, d’actualité : « Les gens habitent pendant des décennies dans des rues plantées d’ormes et n’ont pas encore remarqué à quoi ressemble un orme en fleurs… et cette indifférence est tout aussi générale envers les animaux. Au fond, la plupart des citadins sont vraiment de frustes barbares. Chez moi, en revanche, la fusion avec la nature organique — en dépit de l’humanité — prend des formes presque maladives, ce qui provient sans doute de mon état nerveux. »

Sa pensée est, d’une certaine manière, protoécologiste. Elle est aussi éminemment politique. Déjà, Rosa Luxemburg sait désigner les responsables de cette destruction. En 1887, elle soutient une thèse de doctorat sur l’industrialisation de la Pologne. Elle est d’ailleurs l’une des premières femmes de l’histoire à posséder le titre académique de docteure.

Ses écrits témoignent donc d’une analyse lucide de l’exploitation capitaliste des territoires. Contrairement à Marx et Lénine, elle ne fait ni de « l’accumulation primitive » ni de l’impérialisme un stade du capitalisme, mais son essence même : la conquête de nouveaux espaces, la destruction des sociétés de subsistance traditionnelles et le pillage permanent de nouvelles ressources est le moteur de ce système, dit-elle. C’est la base de la croissance infinie. Sa pensée va ainsi nourrir fortement les théoriciennes de l’écoféminisme, comme Maria Mies et Veronika Bennholdt-Thomsen. « La destruction est la forme ultime de la dynamique capitaliste », affirme-t-elle au seuil de la Grande Guerre.

Commencer à vivre humainement, de Rosa Luxemburg, aux éditions Libertalia, 2022, 144 p., 10 euros.

Un héritage toujours vivant

Aujourd’hui, son héritage chez les écologistes est peu à peu redécouvert. L’écrivaine Corinne Morel Darleux s’en réclame. Rosa Luxemburg est le fil rouge de son deuxième essai, Alors, nous irons trouver la beauté ailleurs (éd. Libertalia, 2023). « C’est la plus puissante des consolations que de recevoir, par-delà les clôtures du temps et de la géographie, la confirmation que vous n’êtes pas seule. Que vos intuitions puisent aux racines des luttes, de l’imaginaire et des joies de celles et ceux qui vous ont précédée, dit l’écrivaine. Je chéris cette idée de transmission, la possibilité que l’on s’accorde de se choisir des ancêtres dignes et une filiation. »

« Je me suis attachée à Rosa Luxemburg. Elle seule sait neutraliser avec autant de grâce cette interrogation qui me taraude régulièrement : à quel moment et pourquoi diable la radicalité est-elle devenue synonyme d’austérité et de rudesse, le romantisme et la contemplation signes de faiblesse ? » « Rosa nous autorise la joie singulière au milieu des décombres de la guerre », poursuit-elle. 

Pour plusieurs écologistes, nous traversons aussi une époque qui fait écho à celle que la militante révolutionnaire a vécue. Un moment de bascule. Le chaos climatique, les pandémies et la destruction du vivant ne sont pas des coups du sort. Tout comme la Première Guerre mondiale n’était pas une fatalité. Il existe aujourd’hui des profiteurs de la guerre climatique, tout comme il existait il y a un siècle des industriels qui s’enrichissaient sur le dos de millions de morts.

« Notre tâche politique est précisément celle à laquelle Rosa Luxemburg a dû faire face », explique ainsi Andreas Malm dans La chauve-Souris et le capital (éd. La Fabrique, 2020).

« La Première Guerre mondiale peut être analysée comme la catastrophe qui a réellement fait débuter le XXe siècle, écrit-il. Des gouvernements dans le monde entier, principalement en Europe, étaient disposés à envoyer des millions de soldats mourir sur le champ de bataille sans raison valable. Des personnes comme Rosa Luxemburg ont alors avancé que si nous voulions arrêter cette catastrophe, nous devions déposer ceux qui en étaient les artisans et transformer la guerre en crise politique. Voilà en quoi la situation d’aujourd’hui est analogue : nous sommes face à une urgence chronique qui va se prolonger sur le long terme et se détériorer sur de nombreux fronts parce que nous avons des classes dominantes qui maintiennent les moteurs de cette crise écologique. »

« Pour mettre fin à la catastrophe — qu’il s’agisse du conflit mondial ou du massacre écologique —, il faut s’en prendre aux classes dominantes, qui ont intérêt à ce que la catastrophe se poursuive », insiste-t-il.

Voilà, ainsi le legs précieux de Rosa Luxemburg face à ces temps amers. Ne pas abandonner la lutte mais l’émailler de beauté, s’inscrire dans le temps long et le combat de générations antérieures. Et surtout, chérir au cœur cette conviction profonde que notre amour du vivant est libérateur.

Herbier de prison, de Rosa Luxemburg, 2023, édition et préface par Muriel Pic, éd. Héros-limite, 360 pp., 36 euros.

Source: https://reporterre.net/Redecouvrir-Rosa-Luxemburg-icone-revolutionnaire-et-precurseuse-ecologiste

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