Les réseaux sociaux banalisent l’adoption d’un animal sauvage, le trafic explose (reporterre.net-13/08/26)

Le trafic de servals est dopé par les réseaux sociaux. – © Alice Chemama / Reporterre

Le petit félin qui ressemble à un chat alimente malgré lui un trafic dopé par les réseaux sociaux. Illégale en France, sa détention est parfois synonyme de maltraitance.

Par Scandola GRAZIANI

Tout commence par une belle histoire : une famille trouve un chaton perdu. Ils le recueillent et lui donnent à manger. Le chaton grandit avec les enfants, accepte qu’on lui mette des clochettes autour du cou. Quelques années plus tard, il devient un magnifique serval : un petit félin aux oreilles triangulaires, au pelage tacheté… et au comportement imprévisible.

Sur les réseaux sociaux, des dizaines de vidéos de ce style circulent, la plupart sans mise en garde particulière. On y voit des servals couchés sur des canapés, souvent à côté d’enfants en bas âge, ou dans les bras d’adolescents souriants… Sauf que c’est un animal sauvage, potentiellement dangereux, qui n’a rien à faire dans un pavillon familial.

Originaire d’Afrique subsaharienne, le serval est carnivore et se nourrit de petits mammifères qu’il chasse dans la savane. Grâce à ses longues pattes musclées, il peut courir jusqu’à 80 km/h et sauter à plus de 3 m de haut pour attraper des proies en hauteur.

En France, il est interdit de détenir un serval sans posséder de certificat de capacité. La peine encourue pour détention non autorisée d’animal non domestique est de trois ans de prison et 150 000 euros d’amende. La belle histoire racontée plus haut peut donc vite se changer en séjour carcéral pour trafic d’animaux.

Le piège des réseaux sociaux

S’il est illégal de posséder un serval en France sans certificat, la législation n’est pas la même partout. En Russie et en Ukraine, par exemple, le serval est considéré comme un animal domestique. Sur les réseaux sociaux, des comptes russes, ukrainiens ou étasuniens n’hésitent donc pas à diffuser des vidéos de servals « apprivoisés », donnant le mauvais exemple.

« Les réseaux sociaux exacerbent le trafic d’animaux sauvages, explique Mia Crnojevic, de l’ONG Ifaw France [1], à l’origine de la campagne “Quand le like tue”, montrant l’impact des réseaux sociaux sur le trafic d’animaux sauvages. Les nombreuses vidéos où l’on voit des servals dans des appartements ont pour effet de banaliser le fait de posséder un animal sauvage dans un milieu domestique inadapté. Les gens vont se dire : “Ah, c’est possible de l’avoir chez soi, c’est chouette, c’est mignon, moi aussi j’en veux un !” »

Tonga terre d’accueil a épinglé divers profils sur les réseaux sociaux. Capture d’écran/YouTube

« Depuis 2021-2022, il y a une mode des petits félins, renchérit Gilles Moyne, directeur du Centre Athénas, qui accueille entre autres des animaux issus de saisies, dont des servals. Cela touche principalement le serval, mais pas que. Il y a aussi le caracal ou le caracat [issu du croisement entre un caracal et un chat domestique], et le chat de Bengal par exemple. C’est vraiment pour le côté sensationnel d’avoir un minifélin chez soi. C’est quelque chose qui, je pense, a fait son lit dans les réseaux sociaux, à partir du moment où c’est devenu relativement facile de s’en procurer un. »

En effet, il suffit de quelques clics sur internet pour trouver des annonces de vente de servals dans toute l’Europe, y compris en Belgique, en Allemagne, et surtout en Europe de l’Est (Pologne, République tchèque, Slovaquie…).

Exemples d’annonces de vente de servals en ligne en 2025, ici livrés depuis Prague, en République tchèque.

5 800 euros pour un serval livré depuis Prague

Ensuite, la machine infernale s’enclenche : un simple échange par message sur les réseaux sociaux Snapchat ou WhatsApp peut suffire pour s’organiser avec le vendeur afin de se procurer le félin. Le tout, parfois, sans aucun document, comme l’a démontré une consœur de France Info en contactant un vendeur belge.

Les prix peuvent aller jusqu’à 10 000 euros, selon la fondation 30 Millions d’amis. Reporterre a de son côté contacté une éleveuse tchèque, qui nous a proposé un prix d’environ 5 800 euros pour un jeune serval, tous documents inclus. « Ils seront équipés d’une puce électronique, d’un passeport, d’un contrat, d’un manuel et bénéficieront d’une assistance via WhatsApp de ma part », nous a-t-elle précisé par mail, tout en proposant de le faire livrer chez nous moyennant un supplément. Mais même avec tous ces documents, détenir un serval en France sans autorisation administrative est illégal, et fait de vous un trafiquant.

Le problème du chat Savannah

Certains vendeurs surfent aussi sur la ressemblance avec le chat Savannah, issu d’un croisement entre un serval et un chat domestique. En France, seuls les individus de cinquième génération de croisement (souche F5) peuvent être détenus légalement, sans certificat de capacité. Mais les trafiquants transmettent parfois de faux papiers aux acheteurs, en enregistrant l’animal comme un chat domestique. Certains acheteurs ne sont même pas au courant, et, croyant acheter un gentil matou, repartent avec un animal sauvage chez eux.

C’est ce qui est arrivé à un jeune homme, qui a répondu à une annonce sur Leboncoin pour un chat Savannah. Il l’a payé 4 500 euros pour finalement s’apercevoir qu’il s’agissait d’un serval, particulièrement agressif.

« Quand il grandit, il devient vite ingérable »

Les conséquences peuvent être très graves : « Les gens ne se rendent pas compte. Un serval, ça peut paraître très mignon tout petit, mais quand il grandit, il a des griffes et des dents qui sont faites pour la survie dans la nature… Il devient vite ingérable », explique Mia Crnojevic, d’Ifaw France. « Un serval adulte, en période de rut, peut être très dangereux, abonde Gilles Moyne. Et c’est encore pire s’il est vraiment imprégné et n’a pas peur de l’humain, il n’hésitera pas à attaquer. »

Certains anciens propriétaires racontent leurs déboires sur un fil Reddit : « Ils pissent partout et seront très agressifs envers quiconque vient chez toi », dit l’un d’eux. « Il faut s’en occuper à 100 %, c’est très dur », abonde un autre.

Maltraitance et négligence

Chez les particuliers, certains servals sont maltraités, enfermés dans des cages exigües. Lors d’une récente saisie, un propriétaire affolé par l’arrivée des douaniers a jeté un serval et un caracal du haut de son balcon.

D’autres dépérissent : « Comme tous les félins captifs, les servals ont une tendance à la surcharge pondérale, ce qui déclenche à la longue des problèmes rénaux, qui sont à la fois liés à cette sédentarité et à une alimentation inadaptée », explique Gilles Moyne. « Ils sont stressés, peuvent se faire de l’automutilation et vont développer des problèmes de santé chroniques parce qu’un animal sauvage, ça n’a pas sa place chez nous », complète Mia Crnojevic.

Un serval en quarantaine dans une fondation aux Pays-Bas, qui recueille entre autres des animaux victimes de trafic illégal ou de captivité inadaptée. © Remko De Waal / ANP MAG / ANP VIA AFP

Des refuges qui débordent

Résultat : les servals s’accumulent dans les refuges, saisis par les forces de l’État ou volontairement placés par leur propriétaire dépassé. Depuis 2022, l’établissement Tonga terre d’accueil, spécialisé dans les félins, en a recueilli 45, nous confie Jean-Christophe Gérard, vétérinaire de la structure.

Grâce à un programme en partenariat avec le sanctuaire Sanwild, en Afrique du Sud, 4 d’entre eux ont pu être relâchés dans une réserve naturelle en 2024, et 4 autres suivront cette année.

« On ne fait pas de la réintroduction, précise Jean-Christophe Gérard. On stérilise les animaux qu’on relâche parce qu’on ne sait pas d’où ils viennent : aucun suivi génétique n’est fait et ils ont peut-être été croisés entre différentes espèces, ce qui pourrait nuire aux populations sauvages. On ne fait pas ça pour sauver l’espèce, mais pour le bien-être de quelques individus. Pour leur offrir la vie qu’ils méritent. »

« La majorité va en parc zoologique » 

Tous les servals saisis ne connaissent pas le même sort : « La majorité va en parc zoologique », soupire Gilles Moyne, qui a lui aussi recueilli plusieurs servals au Centre Athénas ces dernières années. L’un d’eux était un jeune serval pure race, confié par un particulier qui n’arrivait plus à le maîtriser. Selon lui, « il avait probablement été prélevé dans le milieu naturel pour alimenter des élevages de chats Savannah ».

« On a fait des propositions de retour en Afrique du Sud, on s’est mis en lien avec un centre de réhabilitation, qui est aussi un sanctuaire. On a monté tout le dossier, et on proposait même aux services de l’État de financer nous-mêmes le projet. Et puis, brusquement, on nous a dessaisi de l’animal. L’OFB [l’Office français de la biodiversité] est venu chercher ce serval pour l’emmener au zoo de Fréjus… raconte le directeur du Centre Athénas, inquiet de voir des individus issus du trafic finir dans des zoos européens. C’est encore une logique postcoloniale, et ce n’est pas dans l’intérêt des animaux. Car si on considère leurs impératifs biologiques, les conditions dans lesquelles ils doivent vivre, le mieux serait de les ramener sous leurs latitudes. »

« C’est encore une logique postcoloniale »

À Tonga terre d’accueil, le vétérinaire Jean-Christophe Gérard voit les choses différemment : « La plupart des servals que nous recueillons sont nés en captivité et ne viennent pas du milieu naturel. Ils proviennent d’élevages en Europe de l’Est et ont passé leur vie entière dans des canapés », dit-il. Bien qu’il constate que les servals retrouvent vite leur instinct sauvage, il ne lui semble pas aberrant que certains soient placés dans des parcs zoologiques.

Reste toutefois une question : le trafic de servals, même issus de la captivité, n’aura-t-il pas, à terme, un effet sur la survie de l’espèce ? « Pour l’instant, le serval n’est pas sur la liste rouge des espèces protégées. Mais il existe beaucoup d’autres exemples où le trafic a décimé une espèce qui n’était, a priori, pas menacée, précise Mia Crnojevic. Les populations de perroquets gris du Gabon, par exemple, en cinquante ans, ont été décimées à 90 % dans certaines régions d’Afrique à cause de la demande pour en faire des oiseaux d’agrément. »

Pour elle, « tout le problème vient du fait que certaines personnes entretiennent le rêve que posséder un animal exotique, c’est souhaitable et possible. C’est cette mentalité-là qu’il faut changer ».

Source: https://reporterre.net/Le-serval-felin-star-des-reseaux-sociaux-au-coeur-d-un-trafic-illegal

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