« Un coupe-feu naturel » : quand les pratiques paysannes freinent les incendies (reporterre.net-13/08/26)

Le 3 août 2022, deux semaines après les incendies dans les monts d’Arrée, quelques mottes de molinies ont commencé à repousser. – © Jérômine Derigny / Reporterre

Dans les monts d’Arrée, incendiés en 2022, on fait pâturer les animaux et on fauche l’herbe pour offrir moins de carburant aux éventuels feux. De quoi transformer ces vieilles pratiques paysannes en outils d’adaptation au changement climatique.

Par Laure NOUALHAT et Jérôme DERIGNY (photographies)

Monts d’Arrée (Finistère), reportage

C’est le genre d’image qui fait frais au cœur. Sur le Tuchenn Kador, modeste « montagne » bretonne culminant à 385 mètres, Cécile Becquart trône au milieu de ses brebis avec l’air de quelqu’un qui a repris possession des lieux. Autour d’elle, la lande ondule sous le vent, les bêtes broutent molinie et jeunes ajoncs, et le paysage a retrouvé ses verts. Difficile d’imaginer qu’en 2022, au même endroit, elle avançait dans un décor noirci, les traits tirés, au milieu d’une montagne ravagée par les flammes. Les photos de Jérômine Derigny racontaient alors une éleveuse minuscule dans un paysage lunaire. Quatre ans plus tard, le rapport de force s’est presque inversé.

En août 2022, quinze jours après les incendies, l’éleveuse Cécile Becquart ramasse les barrières de son enclos ravagé par les flammes. © Jérômine Derigny / Reporterre

C’est de la résilience en barre. Revenir après le feu. Remettre les bêtes sur la lande. Continuer à pâturer malgré les sécheresses, les chaleurs et les années « exceptionnelles » qui ont cessé de l’être. Et transformer une vieille pratique paysanne en outil d’adaptation au changement climatique. En 2022, 1 725 hectares des monts d’Arrée sont partis en fumée, dont quelque 1 100 hectares de landes et 380 hectares de landes humides et de tourbières. Quatre ans plus tard, sous les sabots et entre les dents des brebis, se joue une petite partie de la défense du massif : manger la végétation, éviter qu’elle ne s’accumule, maintenir la lande ouverte et ralentir, peut-être, le prochain incendie.

Quatre ans après les incendies, le 10 août 2026, le mont Saint-Michel de Brasparts, l’un des sommets des monts d’Arrée, a repris ses couleurs d’été. © Jérômine Derigny / Reporterre

Moins de carburant pour les feux

Ce jour d’août, il fait chaud, trop chaud même pour des brebis qui commencent à souffrir lorsque le thermomètre approche 25 ou 30 °C. Elles se regroupent au centre du paddock, 4 hectares de landes sur le Tuchenn Kador. Molinie, jeunes pousses d’ajoncs, bruyère : le menu est rustique. Les brebis, explique Cécile Becquart, font tranquillement leurs « trois-huit » : « Huit heures à manger, huit heures à ruminer et huit heures à dormir. »

Installés depuis plus de quinze ans, Cécile et son compagnon Clément ont fini par voir disparaître la notion même d’année normale. « Depuis 2015, on nous dit que ça ira mieux l’année d’après. Mais chaque année, il se passe quelque chose : trop de pluie ou pas assez, des incendies, de la sécheresse… » Cet été encore, chaleur et manque d’eau rendent la situation « infernale ». En contrebas, les prairies jaunies font triste mine et certaines brebis sont déjà revenues au foin, entamant en plein été les réserves prévues pour l’hiver. Sur les hauteurs, paradoxalement, la lande offre encore quelques ressources.

Le 10 août 2026, Cécile Becquart fait paître son troupeau de brebis dans les landes des monts d’Arrée, en accord avec le Parc naturel régional d’Armorique. © Jérômine Derigny / Reporterre

Cécile se souvient surtout de 2022, d’une partie de son troupeau acculée face aux flammes. Et d’un constat : là où les animaux avaient pâturé, le feu avait été freiné. Rien de magique. Une lande abandonnée accumule molinie sèche, ajoncs, bruyères et matière végétale morte. Une lande pâturée ou fauchée contient moins de biomasse inflammable. Elle ne devient pas ignifugée pour autant, mais le feu y trouve moins de carburant. C’est l’un des paris du Parc naturel régional d’Armorique (PNRA) : faire revenir animaux et faucheuse là où, pendant des siècles, ils avaient façonné le paysage.

Un peu plus loin, une quarantaine de bovins massifs broutent eux aussi la lande. Rémy Thépaut, associé du Gaec des Landes celtes, jauge fièrement ses « 300 à 400 kg » de bêtes. Elles s’accommodent d’une végétation qui n’évoque guère un buffet gourmand. « À la fin de la saison, elles me feront savoir que le menu ne leur convient plus », rigole-t-il. Mais, pendant ce temps, il ne touche pas aux stocks de foin de l’hiver. Les allaitantes, plus exigeantes, restent ailleurs : la lande n’est pas assez nourrissante pour elles.

En cette journée d’août 2026, Rémy Thépaut fait paître son troupeau dans les monts d’Arrée. © Jérômine Derigny / Reporterre

Pour Raymond Messager, président du PNR d’Armorique, ces éleveurs rendent un faisceau de services : « Protection du paysage, amélioration de la capacité du milieu à stocker l’eau, coupe-feu naturel, protection de la biodiversité. » Avec, en prime, un intérêt économique : les bêtes grossissent moins vite, mais elles épargnent le fourrage.

Sur la quarantaine d’agriculteurs associés au dispositif du parc, cinq éleveurs seulement font pâturer leurs animaux dans les landes, principalement des bovins, auxquels s’ajoutent les brebis de la Bergerie du Squiriou et leur transhumance.

Pourquoi si peu ? « Les troupeaux ne sont pas toujours à proximité. Il faut installer clôtures et points d’eau. Et surtout ces landes ressemblent à un puzzle foncier géant », explique Claire Amil, chargée agriculture et forêt au PNRA. Des dizaines de propriétaires vivent parfois à l’autre bout de la France et tous n’acceptent pas de louer leurs parcelles au parc ou d’y accueillir des animaux. Le département du Finistère a acquis 170 hectares de landes et tourbières pour les protéger durablement. Une pièce supplémentaire, mais pas de quoi reconstituer tout le puzzle.

«  Ces landes ressemblent à un puzzle foncier géant  », explique Claire Amil, chargée agriculture et forêt au PNRA. © Jérômine Derigny / Reporterre

Le retour de la faux

Daniel Marhic, lui, n’y mène pas ses vaches. Il vient avec son tracteur, par un chemin bordé de mûres prêtes pour la cueillette. En contrat de fauche avec le parc, il coupe « entre 8 et 10 hectares par an » et estime avoir fauché environ 50 hectares en cinq ans.

Le geste a l’air ancestral ; il est devenu franchement délicat avec les sécheresses estivales. Sous les herbes, le granit affleure. Une lame métallique qui tape dans la roche peut provoquer une gerbe d’étincelles. Le remède contre le feu peut alors devenir son déclencheur. « Quand je fauche en nocturne, il m’arrive de voir des lignes d’étincelles. Voilà pourquoi je préfère faucher les jours de fine pluie. » La fenêtre est étroite : du 1er août à septembre. Après, « la lande ne sèche plus, les jours raccourcissent et il y a trop de brume ».

Le 11 août 2026, Daniel Marhic, agriculteur à Plounéour-Ménez, fauche une partie des landes des monts d’Arrée. © Jérômine Derigny / Reporterre

La récolte sert traditionnellement de litière. Mais cette année, Daniel envisage aussi de l’utiliser comme complément alimentaire pour ses cinquante vaches laitières, autre conséquence du manque d’herbe ailleurs. Le parc estime qu’avec 3,5 tonnes de végétation récoltées par hectare et une paille à 110 euros la tonne, l’économie peut atteindre 385 euros par hectare. Pour la fauche, Daniel touche 150 euros/ha. Au total, environ 1 million d’euros d’aides ont été versés en cinq ans aux exploitants pour maintenir ces pratiques.

Le grand-père de Daniel fauchait déjà les landes. Celui de Rémy aussi. Les anciens montaient à la faux travailler ces espaces touffus et piquants. Aujourd’hui, Daniel emprunte les mêmes chemins, avec une faucheuse arrimée au tracteur et le changement climatique aux trousses. Longtemps regardée comme un bout de nature spontanée, la lande est aussi le produit de cette vieille économie rurale : pâturage, coupe de végétaux, récolte de litière. Quand ces usages disparaissent, le milieu se ferme, les ligneux progressent et la quantité de combustible augmente.

Cécile Becquart dans la zone incendiée début août 2022, quinze jours après les feux. © Jérômine Derigny / Reporterre

Le parc tente donc de remettre la machine en mouvement. Entre 2021 et 2025, le programme européen Life Landes d’Armorique a permis de restaurer près de 400 hectares de landes et tourbières, deux fois l’objectif initial de 200 hectares, pour un budget de 1,647 million d’euros. Un programme Feder doté de 490 000 euros prend le relais jusqu’en 2028. Fauche et pâturage ne sont qu’une pièce du dispositif : coupe de résineux non productifs, gyrobroyage des landes abandonnées, comblement de drains pour réhumidifier les tourbières.

L’enjeu dépasse le seul feu. Il s’agit aussi de préserver le plus grand ensemble de landes atlantiques de France et le plus important complexe de tourbières de Bretagne, de maintenir la biodiversité, les paysages et la capacité des sols à retenir l’eau.

Le troupeau de Rémy Thépaut dans les landes des monts d’Arrée, le 10 août 2026. © Jérômine Derigny / Reporterre

Mais l’échelle raconte la fragilité de l’expérience : une quarantaine d’agriculteurs répartis sur quinze communes entretiennent aujourd’hui un peu plus de 1 000 hectares sur environ 10 000. Un dixième seulement. Et chaque année, il faut refaire tenir ensemble propriétaires, agriculteurs, collectivités, financements européens et politiques agricoles. « Vus depuis Bruxelles, ces quelques éleveurs et faucheurs ne représentent guère plus qu’un trait de stylo », résume Claire Amil. Localement, ils entretiennent pourtant des discontinuités dans lesquelles un incendie peut perdre de sa puissance.

Sur le Tuchenn Kador, quatre ans ont passé. Les étendues carbonisées ont laissé place à un camaïeu de verts. Chaque été sec porte désormais la possibilité d’un nouvel embrasement. Les brebis de Cécile, elles, mangent. Pas de Canadair, pas de grande tranchée pare-feu, pas de technologie nouvelle : seulement un troupeau sur une montagne de 385 mètres.

Source: https://reporterre.net/Fauche-et-paturage-des-coupe-feu-naturels-Paturage-et-fauche-plutot-que-des-Canadair-la

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