«Nos frontières humaines sont imposées à tous» : les murs et grillages menacent le vivant (reporterre.net-17/08/26)

© Cécile Guillard / Reporterre

Les notions de frontière et de mur, si présentes dans nos imaginaires, n’ont pas de sens à l’échelle d’un monde vivant où la porosité est la norme, constate le chercheur Jérôme Sueur, auteur d’un livre sur le sujet.

Par Hortense CHAUVIN

De l’échelle des jardins à celle des nations, notre espèce s’évertue à ériger des murs. Mais les frontières, dans le reste du monde vivant, se distinguent avant tout par leur porosité, explique Jérôme Sueur, professeur au Muséum national d’histoire naturelle et spécialiste de l’écoacoustique (l’analyse du rôle des sons pour la biodiversité). Il publie aux éditions Actes Sud Frontières vivantes, de la porosité du monde, des cellules aux écosystèmes. Un livre magnifique, qui renverse notre regard sur la notion de frontière. S’opposer artificiellement aux mouvements, écrit-il, « mène à la suffocation et à l’écroulement ». En tentant d’étanchéifier l’espace, nous étranglons la vie.

Reporterre — On vous connaissait surtout pour votre travail d’écoacousticien. Comment en êtes-vous venu à travailler sur le sujet des « frontières vivantes » ?

Jérôme Sueur – J’avais envie de sortir de mon hyperspécialité, d’élargir mon regard. J’ai toujours été attiré par les lisières forestières, ces changements radicaux entre un champ et une forêt bien dense. Je me suis demandé s’il y avait d’autres lisières dans le vivant et quelles étaient leurs modalités de fonctionnement, de l’échelle des cellules à celle des grandes organisations géographiques. À titre personnel, je suis aussi très touché par la crise des migrants. Tout cela s’est mélangé, et m’a donné cette idée.

De quoi parle-t-on, quand on parle de « frontière du vivant » ? Quelles sont leurs caractéristiques ?

C’est un endroit qui va séparer deux états structurels, morphologiques, physiologiques ou même évolutifs : la membrane d’une cellule, l’interface entre le monde liquide et aérien, la zone intertidale [les espaces exposés au flux et reflux des marées]… C’est là où l’on passe d’un milieu à un autre, d’un corps à un autre, où un changement s’opère.

Quels rôles ces frontières jouent-elles dans les écosystèmes ?

Elles structurent le fonctionnement des organismes et des écosystèmes. Mais ce sont des lieux de rencontre, de changement et de passage, davantage que d’opposition, tel que nous conceptualisons les frontières nationales. Dans le monde vivant, les frontières ne constituent pas des murs protecteurs. Elles délimitent simplement des physiologies et des écologies différentes.

La lisière forestière est un bon exemple. Historiquement, la lisière a été vue par les écologues comme un lieu de confrontation. En réalité, les propriétés écologiques des deux milieux s’y mélangent. C’est un écosystème à part entière, très dynamique.

« Les frontières sont des endroits poreux. Sans cette porosité, plus rien ne fonctionne »

Les arbres des lisières sont souvent plus vigoureux, parce qu’il y a plus de lumière, ce qui attire aussi des insectes phytophages [qui se nourrissent de matières végétales] et leurs prédateurs, notamment des oiseaux. Certains animaux franchissent la lisière pour se protéger dans la forêt, d’autres la traversent dans l’autre sens pour aller se nourrir…

On peut comparer les lisières forestières aux membranes cellulaires : il y a sans cesse des échanges de l’intérieur de la cellule vers l’extérieur, et vice-versa. Les frontières sont des endroits poreux. Sans cette porosité, plus rien ne fonctionne.

Sans perméabilité, écrivez-vous, « le monde risque l’asphyxie »…

Le meilleur exemple de cela, ce sont les neurones, qui fonctionnent par la transmission d’un petit champ électrique grâce à la porosité des membranes cellulaires. Bloquer ce passage, ce qui peut se faire avec des substances neurotoxiques, tue.

À tous les niveaux du vivant, il faut laisser passer pour ne pas étouffer. On retrouve aussi cela en thermodynamique : un système complètement clos ne peut pas fonctionner. Il faut qu’il y ait des échanges.

« Nos frontières humaines sont, elles, imposées à tous »

L’époque valorise aujourd’hui le renfermement sur soi. Mais étouffer les mouvements humains, c’est asphyxiant pour les individus et les sociétés.

On dit parfois de certaines espèces, comme les loups ou les marmottes, qu’elles « marquent leur territoire », qu’elles « règnent » sur des zones… Existe-t-il des espèces qui bâtissent, comme les humains, des frontières rigides ? Ou projetons-nous notre propre rapport à la territorialité sur leur comportement ?

Les espèces peuvent défendre les lieux privilégiés où elles se reproduisent, nidifient, ou ont des ressources alimentaires. Mais à l’exception des périophthalmes [des poissons qui construisent des petits murs en sable mouillé], les animaux ne construisent pas de murailles. Ils signalent leur présence en déposant des signaux chimiques, avec de l’urine par exemple, en montrant leurs couleurs, ou en produisant des sons.

Un périophthalme, poisson dont l’essentiel de la vie se passe à l’extérieur de l’eau et qui bâtit de petits murets de sable pour délimiter son territoire. Flickr / CC BY-SA 2.0 / Bernard Dupont

Ces territoires sont assez perméables : les animaux passent à travers les territoires des uns et des autres. Quelquefois, ces incursions suscitent des réactions de compétition agressive, mais ces territoires bougent énormément, dans le temps et dans l’espace. Ils changent au cours de la journée, au cours des saisons, en fonction des nouveaux arrivants… Ils sont tout le temps remis en question. Et le territoire de l’un, par exemple d’un oiseau, n’affecte pas celui d’un mammifère ou d’un insecte. Nos frontières humaines sont, elles, imposées à tous.

Vous rappelez, dans votre livre, à quel point les frontières érigées par les humains sont mortifères pour les humains eux-mêmes. La Manche et la Méditerranée, notamment, sont devenues des « mers cimetières ». Nos frontières peuvent aussi affecter le reste du vivant…

À travers la planète, nous construisons de plus en plus de murs hermétiques pour nous séparer les uns des autres. On en compte aujourd’hui plus de 70, soit 10 % des frontières mondiales. En annihilant les déplacements, on change tout l’écosystème. Le mur de 3 200 km qui a été construit entre les États-Unis et le Mexique, par exemple, bloque près de 2 000 espèces de plantes et d’animaux terrestres et aquatiques. Il met en danger les loups du Mexique, les antilopes de Sonora, des jaguars, des ocelots, des crapauds de Californie…

Le mur délimitant la frontière entre les États-Unis et le Mexique est néfaste pour la survie de nombreuses espèces animales et végétales. Rawpixel / CC0

À l’inverse, certaines frontières peuvent protéger le vivant, en empêchant la présence des humains. C’est une forme de paradoxe que j’évoque, avec l’exemple des deux Corées. Il y a entre elles une bande verte, où personne ne va. Il y a des mines qui peuvent blesser les mammifères, mais la biodiversité est plus tranquille, car il y a moins d’humains. On retrouve aussi cela à Chypre et au niveau de l’ancienne frontière entre l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest.

Outre les frontières nationales, nous érigeons une multitude d’autres frontières aux effets plus insidieux. Vous évoquez les routes, les barrages, les écluses…

Ces grandes infrastructures fragmentent les habitats. Elles divisent l’espace en petites mosaïques, qui ne contiennent pas forcément toutes les ressources nécessaires à un individu, que ce soit un hérisson ou un cerf. Les espaces qu’elles délimitent ne sont pas suffisamment grands pour qu’ils puissent retrouver tout ce dont ils ont besoin pour se nourrir, pour se reproduire, pour se protéger, pour éviter un coup de chaleur ou fuir un prédateur.

Elles limitent aussi les échanges avec d’autres individus, les possibilités de rencontre et de reproduction. C’est une forme d’enfermement. Aujourd’hui, seuls 37 % des fleuves mondiaux peuvent être librement arpentés par le vivant sur toute leur longueur.

Lire aussi : Pourquoi les routes sont une menace majeure pour le vivant

Au-delà des grandes infrastructures étatiques, on bloque le vivant à l’échelle individuelle, avec les grillages que l’on installe autour des jardins ou des grandes propriétés des chasseurs, notamment en Sologne. Des animaux sont tués parce qu’ils n’ont pas la liberté de s’enfuir. Cette tendance est très liée à la notion de propriété privée, qui est solidement ancrée dans nos sociétés. Symboliquement, ces grillages sont aussi une forme d’opposition aux autres. Ce n’est pas le cas partout. En Angleterre, par exemple, les jardins ne sont pas cloisonnés.

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Quelle leçon peut-on tirer de ce que vous décrivez ? Comment le rapport du reste du monde vivant à la frontière pourrait-il inspirer le nôtre ?

Il faut toujours faire attention avec la bio-inspiration, ici politique. Mais c’est quand même un peu le message subliminal de ce livre : soyons plus tolérants et ouverts, laissons les frontières plus ouvertes, accueillons les autres… Soyons plus poreux. C’est absolument abominable d’empêcher quelqu’un en détresse d’entrer quelque part, voire pire, de le déplacer dans un lieu inconnu, sans comprendre sa souffrance.

« Qu’elle soit humaine ou non, la migration n’est jamais choisie »

Encore récemment, des gendarmes ont crevé les bateaux de migrants entre la France et l’Angleterre. Je ne comprends pas que des forces armées ultra-équipées puissent s’en prendre à des gens qui fuient la misère. C’est inhumain, et complètement disproportionné.

Qu’elle soit humaine ou non, la migration n’est jamais choisie. C’est une nécessité absolue, le résultat de pressions environnementales au sens large. On ne migre jamais par plaisir.

Quel regard portez-vous sur l’hyperfocalisation actuelle sur la frontière, dans une grande partie de l’espace politique et médiatique ?

Je ne la comprends pas. Nous ne réglerons pas les problèmes de société en fermant les frontières. Le vrai problème, aujourd’hui, c’est l’environnement. Et il est transfrontalier.

Frontières vivantes, de la porosité du monde, des cellules aux écosystèmes, de Jérôme Sueur, aux éditions Actes Sud, mai 2026, 208 p., 20,50 euros.

Source: https://reporterre.net/En-tracant-des-frontieres-nous-fragmentons-les-habitats-du-vivant

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