
© EPA/ATEF SAFADI via MaxPPP
Architecte engagé au sein de l’ONG Bimkom pour le respect des droits des populations dans les zones occupées par Israël, Alon Cohen-Lifshitz explique les origines du projet qui va couper la Cisjordanie en deux et séparer Jérusalem-Est des territoires palestiniens.
Entretien réalisé par Pierre BARBANCEY
Tel-Aviv (Israël), envoyé spécial.
Alon Cohen-Lifshitz est directeur du département de l’urbanisme et des communautés au sein de Bimkom. Cette organisation israélienne de défense des droits de l’homme a été créée en 1999 par un groupe d’urbanistes et d’architectes professionnels, afin de renforcer la démocratie et les droits de l’homme dans le domaine de l’aménagement du territoire et de la politique du logement en Israël et dans la zone C de Cisjordanie, qui est sous contrôle israélien.
De quand date réellement ce projet E1 ?
Alon Cohen-Lifshitz, Architecte, directeur du département de l’urbanisme et des communautés au sein de Bimkom
Il ne faut pas seulement parler du projet E1 en tant que tel, mais de toute l’idée derrière la colonie Maale Adumim et l’annexion de cette zone. En 1967, lorsque Israël a voulu étendre les limites de Jérusalem, plusieurs scénarios concernant la zone à annexer ont été envisagés. L’un d’eux incluait Maale Adumim dans le périmètre de Jérusalem – le « Grand Jérusalem » –, située à une dizaine de kilomètres à l’est.
Toutefois, la crainte d’une réaction négative de la communauté internationale a conduit à réduire un peu le périmètre pour aboutir à la configuration actuelle. Mais, dès le départ, des idées circulaient sur la manière d’aménager et de développer ce secteur. Puis, en 1975, un arrêté d’expropriation portant sur 30 000 dunams (3 000 hectares) a été pris ; l’objectif initial était de créer une zone industrielle d’intérêt général, car, officiellement, on ne peut pas exproprier des terres pour y construire une colonie, l’expropriation doit servir l’intérêt public.
Pourtant, c’est bien une zone industrielle et une colonie qui ont été construites sur ces terrains expropriés. Par la suite, la question s’est posée de relier physiquement Maale Adumim à Jérusalem. C’est ce qui a mené au classement des terres situées entre ces deux zones – entre Maale Adumim et Jérusalem – comme terres domaniales. C’est alors que le projet E1 a commencé, en quelque sorte, à se concrétiser.
La colonie de Maale Adumim a été fondée en 1975. Quelle était l’idée à l’époque ?
Cela a commencé avec un gouvernement travailliste. L’idée était d’avoir un autre pied ancré profondément au cœur de la Cisjordanie. Le colonialisme n’a donc pas commencé avec le Likoud mais avec le Parti travailliste. Et Maale Adumim est un acte colonialiste très important. Mais deux ans après, en 1977, le Likoud était au gouvernement.
Tout s’est passé très rapidement. Pas seulement l’expansion de Maale Adumim, mais tout ce qui l’entoure, comme la zone industrielle, l’expansion de nouveaux quartiers et la construction de routes. Tout devait directement aboutir à l’annexion. Ainsi, la barrière de séparation envisagée était prévue pour englober non seulement Maale Adumim mais toutes les colonies qui l’entourent. Nous l’appelons « la bulle Maale Adumim », elle couvre une superficie d’environ 64 000 dounams (6 400 hectares).
L’autre idée est de séparer les mouvements des populations dans la région. Ils construisent une route de l’apartheid qu’ils appellent « la route du tissu de la vie » ou « la route de la souveraineté ». Ils empêchent ainsi les Palestiniens d’utiliser cette zone et d’emprunter les routes principales. Il ne leur reste plus qu’une sorte de route très étroite et cahoteuse qui est censée relier le nord et le sud de la Cisjordanie. Il n’y a pas d’autre moyen de traverser. C’est donc peut-être le seul lien entre les gens. Et ça ne marchera pas, je connais tous les détails de cette route. Les gens seront complètement coincés.
Comment caractérisez-vous ce projet E1 ?
E1 est le nom d’un plan, numéro 4/420. Mais cela devient aussi une sorte de zone qui est, d’une certaine manière, plus grande que le plan lui-même parce qu’il décrit toute l’aire située entre Maale Adumim et Jérusalem. De notre point de vue, il s’agit d’une nouvelle colonie, bien qu’ils l’appellent expansion de Maale Adumim.
Il ne s’agit pas d’une expansion, ce n’est pas un quartier, c’est une colonie en soi. Et c’est complètement inutile pour la croissance naturelle de Maale Adumim, parce qu’en réalité, sur les quinze dernières années, on constate que la population n’a pas augmenté. Elle diminue même certaines années. Il n’est donc pas nécessaire de construire davantage. Selon nos projections, cela devrait même être suffisant jusqu’en 2070. Donc, si les autorités disent qu’il est nécessaire de prendre d’autres terres parce que les gens ne peuvent pas construire, c’est que quelque chose d’autre se cache derrière ce plan E1.
Qu’en est-il de la communauté bédouine ?
Il existe beaucoup de villages bédouins dans cette zone, environ vingt-quatre. À l’endroit prévu pour l’expansion de Maale Adumim vivaient 150 familles bédouines de la tribu Jahalin. Ils les ont transférées de force. Ils les ont simplement emmenées avec des camions et les ont déposées sur une sorte de colline à côté de la décharge, qui était toujours en activité. Les gens n’ont pas le choix, ils reçoivent des compensations, ils construisent des maisons et ne peuvent plus vraiment mener leur vie de bergers.
Un autre plan a été révélé en mars. Toutes les communautés de la zone à annexer devront donc déménager. Ils démoliront les structures bédouines existantes. Et Bezalel Smotrich (ministre israélien des Finances, NDLR) a déjà déclaré qu’il allait démolir le village bédouin de Khan Al Ahmar. L’un des arguments que nous avons soulevés en nous opposant au plan E1 était qu’il y avait des communautés dans la zone et que l’approbation du projet et sa mise en œuvre constituent un crime de guerre.
Y a-t-il un impact sur les femmes de ces communautés ?
Nous avons publié un rapport en 2013 avec l’UNRWA (office de l’ONU pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient). Nous avons effectué une recherche pour comprendre l’impact du transfert forcé et du changement de vie de ces communautés. Et nous avons découvert que l’impact est grave, en particulier pour les femmes qui, dans leur vie d’avant, pouvaient avoir une forme de liberté dans la zone où elles vivaient. Ce sont elles qui prennent soin de la terre et fabriquent tous les produits laitiers qu’elles vont vendre. Elles ont une certaine indépendance. Mais désormais, elles vivent toutes dans une zone urbaine, sans aucune fonction.
Il semble que leur vie devienne un peu plus confortable parce qu’elles n’ont plus besoin d’aller chercher de l’eau ou de ramasser du bois pour le feu, mais ce n’est pas toujours ce qu’elles recherchent. C’est une prison pour elles. Elles ne peuvent pas vraiment sortir de la maison et ne peuvent pas rencontrer toutes les autres femmes. Cela devient très compliqué pour elles.
Pendant que nous travaillions là-bas, j’ai appris que de nombreuses femmes emmenaient leurs enfants chez le médecin alors que, la plupart du temps ils n’étaient pas malades. Aller chez le médecin est le moyen qu’elles ont trouvé pour se rencontrer, se retrouver entre femmes.
Pourquoi Israël peut maintenant accélérer la mise en œuvre de ce plan E1 ?
Si vous regardez toutes les étapes du plan, vous verrez qu’il est lié à toutes les élections qui ont eu lieu ces dernières années. Ainsi, durant les élections de 2005, pour gagner des voix sur la droite la plus extrême, Netanyahou a déclaré qu’il voulait aller de l’avant concernant ce projet. Ensuite, ils l’ont simplement approuvé. C’était une phase très importante pour le plan, mais rien ne s’est produit. Puis ce gouvernement, auquel participe l’extrême droite, a pris ses fonctions. En 2025, Smotrich était réellement énervé par les déclarations de nombreux pays, comme la France, sur la reconnaissance de la Palestine. C’est la raison pour laquelle ils ont donné le coup d’envoi du projet E1.
Le lancement des appels d’offres et donc la mise en œuvre réelle de E1 vont complètement changer la situation dans cette région. Ce sera irréversible. C’est pourquoi votre gouvernement met en garde les investisseurs et les entreprises contre toute implication dans l’expansion des colonies qui compromet la solution à deux États.
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