
Le gouvernement israélien veut installer de nouvelles colonies entre celle de Maale Adumim et Jérusalem-Est, signant le glas d’un État palestinien. C’est le plan E1, qui se traduit pour les habitants de la zone et notamment les Bédouins par un écrasement politique et culturel.
Par Pierre BARBANCEY
Anata, al-Eizariya (Cisjordanie occupée), envoyé spécial.
Qu’il est loin le mode d’existence ancestral des Bédouins de Cisjordanie. Eux qui vivaient au rythme des saisons, des lieux de pâturage les plus adéquats pour les bêtes, qui connaissaient les moindres sources, les plis de chaque colline, les endroits pour s’abriter du vent, les yeux rivés sur le lointain, là où poussent les montagnes de Jordanie en attendant la nuit et le ciel étoilé.
Un environnement dur – étouffant en été, froid et humide en hiver – mais à la beauté sauvage. Une véritable nourriture terrestre, aussi essentielle que le lait de chèvre accompagné de l’arbod, une pâte épaisse, le pain des bergers.
Un odieux mur de béton sépare les deux zones
Une poésie bel et bien disparue lorsqu’on se rend à Arab al-Jahalin aussi appelé al-Jabal, en contrebas du village d’al-Eizariya. À l’entrée, des piles de pneus, neufs et usagés, à vendre. Où que l’on tourne la tête, des décharges. Ici, des tôles et des carcasses de voitures découpées. Là, des détritus où les rats deviennent spéléologues et les mouches s’engraissent. Plus personne n’y prête attention. Pas plus qu’aux embouteillages interminables à bousiller les nerfs du plus calme des conducteurs.
En levant la tête, on aperçoit les contreforts de Jérusalem, sa partie orientale, occupée et annexée par Israël depuis 1967. La ville est là. Elle semble à portée de main. Mais l’occupant a décidé que la ligne droite n’était pas faite pour les Palestiniens. Un odieux mur de béton sépare les deux zones. Les dix minutes qui suffisaient auparavant pour se rendre de la ville sainte (d’où son nom d’al-Qods en arabe) aux villages alentour sur le chemin de l’est qui mène normalement à Jéricho se sont transformées en heures. Une ou deux selon le moment de la journée et le plaisir sadique de l’armée israélienne en patrouille perpétuelle.
À al-Jabal, Abou Imad Jahalin, le chef de la tribu des Jahalin, nous reçoit dans les traditions. Bien sûr, nous ne nous asseyons pas sous une tente, mais il est étonnant de constater que l’agencement de la vaste pièce y ressemble fortement. Des objets traditionnels, comme le sabre, sont accrochés aux murs. Sur une table, des dallah, cette cafetière arabe au bec si caractéristique, instrument indispensable à l’hospitalité. Les sacs de selle multicolores, placés sur la bosse du dromadaire, disent les longues courses dans le désert.
Avant même que notre hôte puisse prendre la parole, contre toute attente, le hadj, Abou Dahoud, nous regarde en riant, la bouche édentée, les yeux plissés comme ceux d’un gamin espiègle. « J’ai 81 ans. Je suis plus vieux qu’Israël », lâche-t-il fièrement. On ne l’entendra plus. Il écoutera, égrenant sans fin son misbaha (chapelet musulman).
Le plan E1
« Entre 1948 et 1951, tous les Bédouins ont été déplacés », commence Abou Imad, en allumant une cigarette comme pour commencer un long récit, assis en tailleur à même le sol, un verre de café posé devant lui. Début de barbe poivre et sel, la moustache bien taillée, le keffieh sur la tête retenu par l’agal (un cordon qui maintient le keffieh), il parle sans animosité, peu convaincu de l’utilité de se confier à un journaliste, tant il sait que les Israéliens n’en ont cure. « Après 1967, nous avons été encore plus ciblés sous prétexte de création de ce qu’ils appellent « des zones militaires fermées ». »
Et puis, de 1997 à 2000, 250 familles ont encore été expulsées d’où elles se trouvaient à cause de l’expansion de la colonie de Maale Adumim. Cette communauté se trouve maintenant à Arab al-Jahalin. « Lorsque nous avons été déplacés de force, les Israéliens nous ont promis qu’un beau quartier serait créé. Cela n’a jamais été fait, ne décolère pas Abou Imad. Il n’y a pas d’égouts, pas de réseaux d’eau et de plus nous n’avons pas le droit d’étendre le périmètre où nous vivons. »
Ces communautés se trouvent dans l’œil du cyclone ou, plus exactement, au centre de ce que les Israéliens appellent le plan E1, le « E » signifiant tout simplement « Est ». Un plan peut-être pas vieux comme Hérode, le roi de Judée, mais dans les cartons de la colonisation depuis au moins 1967. L’idée prend corps en réalité avec la fondation, en 1975, de la colonie de Maale Adumim, située à 7 kilomètres à l’est de Jérusalem et à 13 kilomètres à l’ouest du Jourdain.
Un endroit stratégique pour qui voudrait couper la partie orientale de Jérusalem des territoires palestiniens, totalement sous emprise israélienne, dénier à la Cisjordanie toute continuité. D’un côté Ramallah et Naplouse, de l’autre, Bethléem et Hébron. Le tout s’imbriquant dans la politique menée depuis des décennies par les gouvernements successifs (Likoud, travailliste ou un mélange des deux appelé « unité nationale ») avec l’agrandissement dit « naturel » des colonies. On assiste aujourd’hui à une accélération et à une aggravation de cette colonisation.
Enterrer définitivement l’idée d’un État palestinien
E1 représente donc un projet de nouvelle colonie, qui relierait Jérusalem à la colonie de Maale Adumim, rendant ainsi une future capitale palestinienne à Jérusalem-Est pratiquement impossible. Il est réactivé avec, selon Bezalel Smotrich, ministre des Finances, l’aval de Benyamin Netanyahou et Donald Trump.
Pour Bezalel Smotrich, il importe maintenant d’accélérer le nettoyage ethnique nécessaire à la formation d’un grand Israël. « Ils parleront d’un rêve palestinien, et nous continuerons de construire une réalité juive, a-t-il lancé. Cette réalité est ce qui enterrera définitivement l’idée d’un État palestinien, car il n’y a rien à reconnaître et personne à reconnaître. »
Officiellement, ce plan E1 est resté dans les cartons, souvent ressorti pour les besoins d’une négociation avec les États-Unis ou l’Union européenne, vite rangé sans jamais être oublié et encore moins détruit. Benyamin Netanyahou, lui qui répète sans cesse « il n’y aura pas d’État palestinien », n’a pas attendu pour imposer ce projet sur le terrain même. « Depuis le 7 octobre 2023, 24 colonies pastorales se sont installées dans la zone, dénonce Abou Imad Jahalin. Les colons nous terrorisent systématiquement, nous tirent dessus, brûlent nos cabanes, coupent l’eau, volent nos moutons et nos chèvres. Cela fait partie du plan pour nous expulser. »
Un plan machiavélique avec nettoyage ethnique et route de l’apartheid dont la construction est en cours. Aux Israéliens les belles et directes voies, aux Palestiniens l’asphalte défoncé, les contournements et les tunnels rendant tout déplacement aléatoire et long. Un plan, encore une fois, décidé depuis bien longtemps, dont chaque partie s’emboîte comme un puzzle, année après année.
Rendre la vie impossible
Le maire d’Anata, à 4 kilomètres au nord-est de la vieille ville de Jérusalem, Bassam Mousa en sait quelque chose. Ville moyenne qui accueillait entre 25 000 et 30 000 résidents, Anata est maintenant habitée par près de 150 000 personnes. En cause, le mur construit par Israël qui exclut maintenant de nombreuses localités des limites historiques de Jérusalem.
C’est le cas d’Anata, qui se retrouve ainsi en Cisjordanie. C’est le cas notamment du camp de Shuafat, dont les habitants, réfugiés, se retrouvent dans un vide politique et juridique terrible. Historiquement, Anata s’étend jusqu’à Jéricho. 3 500 hectares pourraient permettre l’extension de la ville. Mais depuis vingt-cinq ans, zone E1 oblige, les Israéliens n’ont autorisé la municipalité qu’à utiliser 93 hectares de sa terre, aujourd’hui bâtis.
L’extension n’est plus possible. Les vies se superposent. But de l’occupant : rendre la vie impossible pour les Palestiniens. « Depuis octobre 2023, plus personne n’a d’autorisation pour aller travailler en Israël. La population s’appauvrit et ne peut plus payer les services, explique le maire. Je ne vais tout de même pas leur couper l’eau. »
L’ONG israélienne contre l’occupation la Paix maintenant dénonce « un plan E1 mortel pour l’avenir d’Israël et qui compromet toute chance de parvenir à une solution pacifique à deux États. (…) Les mesures d’annexion du gouvernement nous éloignent encore davantage de cette solution et promettent de nombreuses années supplémentaires de carnage ». Abou Imad Jahalin, lui, regarde le vieux Abou Dahoud dont les yeux se sont encore plissés jusqu’à ne faire qu’un trait. « On se sent seuls dans cette confrontation. » Il vide son verre de café. « C’est un combat pour notre existence ».
URL de cet article: https://lherminerouge.fr/wp-admin/post.php?post=106207&action=edit
Article suivant: Guerre en Iran : Téhéran entend dicter les conditions de la réouverture du détroit d’Ormuz au grand dam des États-Unis (H.fr-9/8/26)
Article précédent: Entretien-Alon Cohen-Lifshitz : en Cisjordanie, « la mise en œuvre du plan E1 relève du crime de guerre » (H.fr-10/08/26)
