
Le campement installé mi-juillet par les salariés du Samu social devant le siège parisien de leur employeur a été évacué manu militari sur ordre de la préfecture, jeudi matin. Si une centaine de personnes ont été orientées vers un hébergement temporaire, 350 restent sans solution. De leur côté, les travailleurs sociaux poursuivent leur grève contre les coupes budgétaires qui font perdre tout sens à leur travail.
Par Eugénie BARBEZAT
Les yeux écarquillés, la tête rentrée dans les épaules, le corps figé, Bakari1 est en état de sidération. À côté de lui sur le parvis du siège du Samu social, son père tente en vain de le rassurer. « Ils ne vont rien te faire, ne t’inquiète pas », répète-t-il inlassablement au petit garçon de 5 ans.
« Ils », ce sont les policiers lourdement équipés qui viennent de pénétrer en masse et en force à l’intérieur du campement de fortune. Celui-ci est installé depuis presque un mois sur la dalle de béton au pied du siège parisien du groupement d’intérêt public fondé par Xavier Emmanuelli pour apporter une aide d’urgence aux sans-abri.
Alors que les associations et les syndicats avaient reçu l’assurance de la préfecture d’Île-de-France que seuls des agents de la préfecture pénétreraient sur le parvis au contact des familles, pour leur proposer des « solutions », la réalité a pris un autre visage. Vers 7 heures, ce qui ressemble à un assaut a été donné. Alors que 45 camions de police étaient garés à proximité et que le quartier était bouclé, une colonne de policiers a forcé l’entrée, en présence du sous-préfet.
Une évacuation sous haute tension
Tout ceci, loin des yeux des élus et de la majorité des journalistes empêchés d’accéder au site par un cordon policier. Des syndicalistes CGT qui tentaient de faire respecter la parole donnée ont été molestés, créant un vent de panique parmi les familles en train de rassembler leurs affaires, particulièrement chez les enfants, impressionnés par ces hommes carapacés. Leurs casques étaient judicieusement positionnés afin de masquer leur RIO (numéro d’identification – NDRL).
Comme les 450 autres personnes, dont 200 enfants, présentes jusqu’à ce jeudi matin, la famille de Bakari est sans logement et, faute de place en hébergement d’urgence, dort à la rue. Assise sur un ballot entouré de ficelle où sont rassemblées leurs affaires, sa mère essuie d’une main les larmes qui coulent sur son visage, tenant de l’autre le petit frère de Bakari, âgé de 8 mois.
Juste à côté, un homme tente de faire tenir une montagne de vêtements, ustensiles, couches pour bébé et provisions dans un chariot branlant. Il a fait le choix de quitter les lieux avant d’être évacué. Il va donc rejoindre le nombre des personnes aux lourds bagages qui, depuis cinq heures du matin, errent dans le quartier de la Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, alors que les températures du jour s’apprêtent à grimper jusqu’à 38 degrés.
Ces personnes laissées à la rue n’ont aucun endroit où se poser, ni de destination précise hormis la permanence d’Utopia 56, devant l’Hôtel de Ville, à partir de 18 heures.
« Laisser à la rue une femme victime de violences ou un bébé de 3 mois »
Sur le parvis du Samu social, les visages sont hagards. « Dès 6 heures, les personnes qui dormaient dans le parking souterrain, où elles ont pu être protégées du dangereux rayonnement solaire de l’éclipse, ont été réveillées par des policiers qui leur ont demandé de rejoindre le parvis. Parmi elles, beaucoup de mineurs isolés étrangers ont préféré partir, mais c’est aussi le cas de familles avec de très jeunes enfants », témoigne une bénévole d’Utopia 56 qui a passé la nuit sur place.
Depuis la veille, les membres de l’association Utopia 56 et les salariés en grève du Samu social sont en alerte. Ils ont organisé ce lieu d’accueil pour « rendre visibles les effets des politiques publiques de réduction des places d’hébergement d’urgence et des budgets dédiés au 115 et demander des moyens supplémentaires pour que les travailleurs sociaux n’aient pas à laisser à la rue une femme victime de violences ou un bébé de 3 mois », selon Jordan Bernard, secrétaire général de la CGT Samu social. En réponse, ils n’ont reçu de l’État qu’un arrêté préfectoral stipulant l’expulsion imminente du campement.
La stratégie de la dispersion
« L’arrêté est délirant : la préfecture explique qu’il est dangereux que des enfants dorment dehors (la moyenne d’âge des enfants du campement est de 5 ans – NDLR), et qu’au vu des températures extrêmes il est également dangereux que des adultes restent dehors, alors même que 1 200 nuitées d’hébergement viennent d’être supprimées par l’État, ce qui a été le point de départ de la grève des travailleurs du Samu social, fin juin », tempête la députée LFI Mathilde Panot, venue sur place observer l’évacuation.
« Hier, il a fallu expliquer aux familles qu’elles allaient devoir quitter les lieux, en veillant à ne pas trop les inquiéter, explique Léa Pessonneaux, coordinatrice de l’antenne d’Utopia 56 à Paris. On a tenté d’obtenir des garanties auprès de la préfecture pour qu’il n’y ait ni arrestation ni contrôles d’identité. On a tout de même prévenu les personnes en situation administrative fragile pour qu’elles se préparent, si elles le souhaitaient, à anticiper l’expulsion. On a expliqué aussi ce qui pourrait leur être proposé en termes d’hébergement. Mais, à trois semaines de la rentrée, les personnes qui ont des enfants inscrits à l’école à Paris ne vont pas accepter de partir de la capitale. »
C’est le cas de ce couple originaire de République démocratique du Congo : « On a été hébergés à partir du moment où ma femme est arrivée à sept mois de grossesse, puis, quand l’enfant a eu trois mois, on nous a demandé de quitter la chambre et on s’est retrouvés dehors. C’est pour cela que nous sommes arrivés ici », explique Diabé, dont le bébé de quatre mois est accroché dans le dos de sa maman.
Les deux parents, dont la vie est menacée en RDC, ont demandé l’asile politique en France. « Je ne pensais pas que le pays des droits de l’homme, dont je parle la langue, allait nous traiter de la sorte », soupire le père. « Si on nous propose un hébergement hors de Paris, cela sera impossible car nous avons entamé nos démarches ici », explique-t-il alors que plusieurs bus sont arrivés et commencent à embarquer des familles vers des destinations variées, le plus souvent loin de la capitale et dans des hébergements non pérennes.
« La préfecture veut continuer à invisibiliser toutes ces populations en proposant des sas régionaux, donc en envoyant la misère ailleurs qu’à Paris, résume Yann Manzi, délégué général d’Utopia 56. C’est ce qu’ils font depuis des années, mais sans succès, car les gens ont une attache ici, un suivi médical ou administratif ou encore un petit boulot. »
« Je ne sais pas ce que je vais devenir »
Depuis deux mois, Mamadou, ce père français d’un enfant de cinq ans handicapé, dont il assume seul la charge, est à la rue. « Je n’aurais jamais pensé me retrouver dans une telle situation alors que je suis né à Paris, que j’avais un travail. Ça peut arriver à tout le monde », assure-t-il alors qu’il vient d’être « orienté » vers un hébergement à Noisy-le-Grand. « J’ai accepté car je ne pouvais pas faire autrement », poursuit-il en jetant un regard à la poussette où dort son fils Aboubacar.
Une famille somalienne vient aussi d’accepter de monter dans un bus. « On nous a promis qu’on allait en Île-de-France, rapporte Rachid, le père. J’espère que c’est bien le cas car j’ai un CDI chez Amazon en tant que préparateur de commandes dans les Hauts-de-Seine. En plus, je travaille de nuit, il faut donc que je puisse m’y rendre. » Ses quatre enfants âgés de 10 à 14 ans et son épouse préparent leurs affaires. Depuis 2020, la famille résidait à Marseille avant de se voir expulsée du logement où ils s’entassaient à six dans 30 m². Le père a tout de suite trouvé un travail en arrivant en région parisienne, mais pas de logement.
Shimane et ses jumeaux de 17 mois ne savent pas trop quoi faire. Sans possibilité de trouver un logement social à Amiens où elle était hébergée, la jeune maman est venue à Paris sur les conseils d’une assistante sociale qui lui a dit qu’elle pourrait y appeler le 115.
« J’essaie depuis juin, je n’ai pas de réponse, je suis donc venue dormir ici, je ne sais pas ce que je vais devenir », se lamente la jeune aide-soignante, titulaire d’un titre de séjour de dix ans en France. Tout aussi en détresse, Jamila, 55 ans, est assise au milieu de grands sacs où sont rangés ses vêtements repassés. Arrivée seule d’Égypte il y a sept mois pour travailler au domicile d’un patron qui l’a maltraitée et a fini par la jeter à la rue, elle ne peut retenir ses larmes.
Un appel aux élus locaux pour pallier les carences de l’État
Si, selon les estimations d’Utopia 56, une centaine de personnes a pu bénéficier d’une solution d’hébergement sur les plus de 450 qui vivaient sur le parvis depuis un mois, il en reste donc 350 sans solution. « Ces gens ne vont pas disparaître comme par magie. Nous invitons tous les élus parisiens à prendre l’initiative de mettre les personnes à l’abri même si ce n’est pas du ressort des municipalités », interpelle l’un des cofondateurs d’Utopia 56.
Alors que la ville de Strasbourg vient de gagner le remboursement des frais engagés pour héberger des personnes alors que l’État manquait à son devoir de protection, il enjoint les élus présents à agir : « Si vous attendez l’autorisation du préfet pour réquisitionner des lieux, vous n’obtiendrez rien », tance-t-il. « Vous pouvez compter sur le 13e arrondissement, lui répond Zoé Salaris, adjointe au maire en charge de la lutte contre les discriminations. On a repéré des bureaux vides dans le quartier et nous envisageons de les réaménager pour mettre des personnes à l’abri. »
En attendant, conclut Elena Sauterey, éducatrice au Samu social de Paris, militante CGT : « La grève va continuer et on maintiendra une lutte conjointe avec Utopia 56 et les familles qui ont occupé le parvis. »
- Les prénoms ont été changés. ↩︎
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