Incendies en Gironde : comment les écologistes se retrouvent accusés à tort (reporterre.net-21/08/26)

Une zone déboisée au Porge, en Gironde, le 31 juillet 2026, afin de limiter la propagation du feu. – © Sarah Meyssonnier / Pool / AF

En Gironde, l’élu et médiatique représentant des sylviculteurs Bruno Lafon juge les « normes environnementales » responsables des feux. Quid des propriétaires des forêts, qui ont intérêt à perpétuer les monocultures ? Et de l’État, qui ne compense pas suffisamment les pare-feux ?

Par Amandine SANIAL , Moran KERINEC

Les feux qui ont ravagé la Gironde sont-ils la faute des écologistes ? C’est la petite musique qui est montée au lendemain des incendies. « Dès que l’on veut créer un pare-feu [de larges tranchées déboisées pour limiter l’incendie], on se heurte à des normes environnementales », fustigeait Bruno Lafon, président de l’association de défense des forêts contre l’incendie (DFCI) en Nouvelle-Aquitaine, dans L’Opinion.

Maire de Biganos, commune évacuée préventivement, et président d’honneur du Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest (Sysso), la parole de Bruno Lafon porte dans les médias. On l’a entendu dans Le Figaro se plaindre que chaque « ouverture de pare-feu, de piste, chaque fossé que l’on veut curer » se heurterait « à des normes environnementales de préservation de la biodiversité ». Au micro de CNews, il a assuré que « le bon sens paysan » doit primer sur celui des « hauts fonctionnaires des strates parisiennes ».

«  Les hauts fonctionnaires de Paris devraient nous laisser travailler  », a dit Bruno Lafon, interviewé sur CNews le 28 juillet 2026.

« Ces propos sont révélateurs de la fragilité du modèle [marqué par la sylviculture intensive] dont Bruno Lafon est un des représentants, observe Arthur Guérin-Turcq, auteur d’une thèse sur l’incendie de la forêt de La Teste-de-Buch en 2022 (Gironde). Il faut surtout ne pas assumer la responsabilité, et la rejeter sur les individus, les pyromanes, les lotissements et les écologistes. »

En visant les réglementations, Arthur Guérin-Turcq estime qu’on se trompe de cible : « Le débat devrait plutôt porter sur les moyens alloués à la compensation liée à l’entretien des pare-feux : puisqu’il va falloir créer des coupures de combustible, des forestiers vont donc perdre des portions de parcelles. Il est normal qu’ils demandent une compensation par rapport à la perte financière. »

Dans les Landes, un « modèle autonome »

Interrogé par Reporterre sur ces normes qui poseraient un problème, Bruno Lafon précise : « La loi littorale nous pose souci dans certains cas. Faire un pare-feu nécessite un défrichement, qu’il faut compenser. Et dans certains cas, il faut une étude d’impact. » Combien d’études d’impact ont freiné l’installation de pare-feux ? L’élu n’a pas su le préciser.

Pour Arthur Guérin-Turcq, géographe, enseignant à Sorbonne Université et lui-même propriétaire de parcelles près de Saumos, la critique venant du très médiatique représentant des forestiers landais est non seulement infondée, mais aussi hypocrite. « Le verrou des pare-feux, ce sont les propriétaires eux-mêmes, pas les normes environnementales. Certains forestiers ont même planté sur les pare-feux au nom de la compensation environnementale, c’est un peu fort de café d’accuser la réglementation… Ce sont d’ailleurs les forestiers qui ont rétréci la largeur des pare-feux ces dernières années. »

La critique d’un État trop autoritaire surprend d’autant plus que le modèle forestier landais s’est construit sur une relative indépendance. « Depuis les incendies de 1949 en Gironde, où il a joué son rôle d’aménageur du territoire avec la création des DFCI [défenses des forêts contre les incendies] locales, l’État est mis à l’écart et la forêt landaise fonctionne comme un modèle autonome », analyse Arthur Guérin-Turcq. Le massif étant à 90 % privé, sa gestion est assurée par le Centre national de la propriété forestière (CNPF). Cet établissement public à caractère administratif est placé sous la tutelle de l’État, mais dirigé par un conseil d’administration constitué très majoritairement de propriétaires forestiers.

Par le biais de ses antennes régionales, les CRPF, le CNPF valide les plans simples de gestion. Ces documents obligatoires pour les parcelles supérieures à 20 hectares définissent notamment les perspectives de travaux et de coupes à réaliser. En Nouvelle-Aquitaine, l’ex-président du CRPF n’est autre que Bruno Lafon, qui a cédé sa place pour limite d’âge à Nicolas Lafon (ils n’ont aucun lien de parenté), également président du syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest et de la DFCI des Landes.

Il serait cependant trompeur de croire les propriétaires forestiers seuls décisionnaires de la forêt landaise. Nombre d’entre eux en ont confié la gestion à la coopérative Alliance Forêt Bois (AFB), qui impose une gestion productiviste de leurs parcelles. « Certes, ils ont un intérêt financier, mais aucune alternative ne s’offre véritablement à eux tellement l’AFB occupe une position de monopole dans le conseil et la gestion forestière dans les Landes de Gascogne, pointe Arthur Guérin-Turcq. La sphère économique dicte ses règles : planter toujours plus de pins à l’hectare, les faire pousser toujours plus vite pour les couper toujours plus jeunes. » Contactée, l’AFB n’a pas répondu à Reporterre.

Un discours qui se durcit au fil des ans

Bruno Lafon n’a pas toujours fustigé les normes environnementales. « Nous avons cédé à la facilité et nous avons mis le feu à la forêt ! » admettait-il en 2022 sur France 3, après les feux qui avaient ravagé 30 000 hectares de forêt en Gironde. Il incitait les sylviculteurs à changer leurs pratiques : « Il faut tirer les conclusions de ce qu’il s’est passé. Cela fait quelques années que nous réclamions que les pins ne soient pas plantés au ras des chemins et des pistes forestières, qu’on garde 4 mètres d’un côté et 4 mètres de l’autre. »

En 2026, son discours a changé. S’il réprimande mollement les propriétaires forestiers « réticents à donner un bout de leur terrain pour construire des chemins forestiers » nécessaires aux véhicules des pompiers, il affirme au Figaro que « le dialogue avec les écologistes fondamentalistes, qui bénéficient d’une certaine écoute de l’opinion publique, est plus ardu ». Il assure que « ce sont les mêmes qui s’extasient devant les maisons de bois, qui hurlent quand on coupe dans la forêt ».

« Le dialogue avec les écologistes fondamentalistes est ardu »

À Reporterre, Bruno Lafon reconnaît n’avoir pas su convaincre les sylviculteurs de changer leurs pratiques : « Malheureusement, je n’ai aucun pouvoir à part celui de la persuasion. Aujourd’hui, ça fait plusieurs années que je dis qu’on ne respecte plus l’espace de respiration entre la parcelle et la piste. » De fait, « assez peu de pare-feux ont été créés, il y a une forme d’inertie, observe Arthur Guérin-Turcq. On a mis quelques feuillus en bordure de parcelles, mais c’est une réponse a minima aux critiques qui ont été faites ». Pour Bruno Lafon, les « 1,8 à 3 millions d’euros » de subventions publiques fléchées vers les travaux du massif « sont insuffisants » pour aider les sylviculteurs à entamer les travaux nécessaires aux pare-feux. « Il nous faudrait le double », assure-t-il.

Et qui seraient les « écologistes fondamentalistes » qui lui donneraient aujourd’hui du fil à retordre ? L’élu cite l’Association de défense des droits d’usage et de la forêt usagère (Addufu), à qui il impute une part de responsabilité dans la propagation de l’incendie de La Teste-de-Buch en 2022. Une accusation que l’Addufu a réfuté auprès de 20 Minutes, refusant d’être un « bouc émissaire ».

L’Addufu s’était en réalité positionnée pour l’abattage des arbres nécessaires aux aménagements contre les incendies. En revanche, elle s’était opposée à ce que le bois soit vendu par la DFCI, arguant que celui-ci devait revenir à ses membres. Cette difficulté à se mettre d’accord avait bloqué les travaux une semaine avant le départ du feu. Depuis, les discussions semblent au point mort : Bruno Lafon n’a pas su préciser ses échanges avec l’Addufu depuis 2022, et l’association indique par e-mail à Reporterre n’avoir « jamais eu de dialogue avec M. Lafon ».

Les propos de l’élu surprennent Philippe Barbedienne, propriétaire forestier et président de la Sepanso Gironde, membre du Réseau de France Nature Environnement : « On est la première association de défense de l’environnement généraliste locale, pourtant on ne s’est jamais opposé aux pare-feux. Ce sont plutôt les propriétaires forestiers qui ne veulent pas céder le terrain de leurs parcelles. »

Des solutions existent pour ralentir les feux

Cette réticence des sylviculteurs est d’autant plus dommageable qu’il existe des solutions pour ralentir les flammes avant qu’elles ne deviennent un mégafeu. « On peut trouver un compromis pour que les sylviculteurs ne perdent pas trop d’argent et réduire la progression de l’incendie », assure Jean-Christophe Domec, professeur de gestion durable des forêts à l’école Bordeaux Sciences Agro. L’ingénieur forestier propose de cocréer des plans de gestion qui diversifieraient les essences au milieu des pins, avec des chênes-lièges, des bouleaux et des peupliers trembles.

« On ne demande jamais à ce qu’ils remplacent le pin maritime, précise-t-il. Ça peut être 20 mètres de feuillus en bordure de forêt pour augmenter le pare-feu et créer des îlots de feuillus tous les 10 hectares. » L’enseignant propose aussi de varier les structures d’âge des pins pour créer une couverture forestière discontinue : « Ça a l’avantage de prendre plus de temps au feu de passer de pied en pied. »

Pour Arthur Guérin-Turcq, la solution repose aussi sur la réduction de la densité de pins et la restauration des zones humides, qui ont été asséchées quand la forêt landaise a été plantée sous Napoléon III : « Tant que la monoculture sera conservée, le vrai sujet sera les zones humides : ce sont elles qui vont permettre de ralentir voire d’arrêter le feu. »

« Le débat devrait plutôt porter sur les moyens alloués à la compensation »

Interrogé par L’Opinion sur la nécessité de diversifier les essences d’arbres pour contrer les feux, Bruno Lafon contourne le problème : « On oublie la responsabilité individuelle dans cette histoire. Les sanctions contre les incendiaires doivent être durcies. » Selon lui, diversifier les espèces n’est pas efficace contre les incendies. « Vous pouvez mettre des feuillus, ils vont sécher et seront aussi inflammables que des pins », déclare-t-il à Reporterre. Une affirmation commode pour celui qui a longtemps été à la tête d’un syndicat qui valorise la monoculture du pin.

Source: https://reporterre.net/Feux-en-Gironde-comment-les-ecologistes-se-retrouvent-accuses-a-tort

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