
Près de 500 prisonniers sont morts victimes du modèle sécuritaire salvadorien qui inspire toute la droite latino-américaine. Les familles des détenus n’ont plus aucune nouvelle de leurs proches depuis des années.
Par Célia SIMON
San Salvador, correspondance particulière
Tous les mois, Ana1, vendeuse ambulante de San Salvador, voyage en bus vers le nord du pays, à la frontière avec le Guatemala. Elle emporte avec elle un petit colis bien tassé où vivres, vêtements et produits d’hygiène tiennent ensemble. Ce kit n’est pas pour elle mais pour son fils de 23 ans qu’elle n’a pas vu depuis son arrestation en octobre 2022. Menottes aux poings, il a été emmené manu militari sans explications de la part de la police. Depuis, pas de procès mais un chef d’accusation : « association illicite ». Le plus commun sous le régime d’exception instauré par le président autoproclamé « dictateur le plus cool », Nayib Bukele.
Avec 2 % de la population en prison, 470 morts documentées, 90 000 arrestations arbitraires selon Amnesty International et des dizaines de prisonniers politiques, les centres de détention du modèle sécuritaire de Bukele sont à la fois un espace de non droit, de propagande politique et d’opacité. Un modèle qui inspire des gouvernements de droite et d’extrême droite en Amérique latine, comme l’Équateur, et qui a été mis au service de la politique migratoire de Trump.
« Des cadavres sortent régulièrement des prisons »
Pour Ana, c’est toujours le même rituel. Les autorités pénitentiaires reçoivent le paquet d’une valeur de cent dollars et elle retourne en bus vers la capitale. Les visites sont interdites. Ana se console en pensant, qu’au moins, son fils est sûrement vivant. « On sait que des cadavres sortent régulièrement des prisons mais les journaux n’en parlent pas. Je connais un garçon qui est mort électrocuté. Il s’appelait Kevin. »
Cependant, selon le média d’investigation salvadorien El Faro, des prisonniers sont aussi enterrés dans des fosses communes et les autorités ne préviennent pas les proches qui continuent de livrer des effets personnels.
« Je ne sais même pas si mon fils est vivant, se lamente Concepción*, ça me rend malade. Vous savez combien c’est dur d’élever un enfant, de le nourrir, et puis plus rien ? » Aux dernières nouvelles, Alexander était incarcéré au Centre de Confinement du Terrorisme (Cecot), une prison de haute sécurité, et ce depuis 2023, soupçonné d’appartenir à un gang. Selon elle, un juge a ordonné sa mise en liberté la même année. Une décision judiciaire que l’administration pénitentiaire n’a pas encore appliquée.
Dossiers classés confidentiels et corruption
Des innocents croupissent en prison malgré l’existence de mandats judiciaires qui ordonnent leur libération. Cette situation a notamment été dénoncée par l’avocate Ruth López, cheffe anticorruption de l’ONG de défense des droits humains Cristosal, avant qu’elle soit à son tour arrêtée en mai 2025. Son dossier, comme tous ceux des prisonniers du régime d’exception, est classé confidentiel par l’État.
L’avocate enquêtait notamment sur un schéma de corruption dirigé par l’actuel directeur des prisons et la revente de paquets d’aides alimentaires. Un business parallèle est né du verrouillage de l’accès aux prisons : gardiens qui extorquent les familles pour une visite ou une information, avocats qui font payer leurs services pour obtenir le transfert d’un prisonnier ou leur libération.
Carmen*, 56 ans, est scandalisée par ces méthodes. Elle n’a pas d’argent pour payer un bon avocat afin qu’il accélère la libération de son fils ordonnée par un juge il y a plus de deux ans. « Il est innocent. Pourquoi ne le laissent-ils pas sortir ? Peut-être parce qu’ils l’exploitent. » Depuis février 2025, un programme de « réinsertion » mobilise des détenus dans des travaux publics ou la confection de textile.
« On ne parle que du Centre de Confinement pour le Terrorisme mais c’est tout le système carcéral qui est devenu un système de torture », énonce le directeur juridique de Cristosal, Abraham Abrego. De nombreuses réformes législatives – votées par un Congrès à la botte du président autoritaire qui brigue un troisième mandat aux élections de 2027 – ont été mises en place pour permettre l’allongement de la détention provisoire. « Une personne peut rester légalement jusqu’à six ans en prison sans condamnation », explique-t-il.
Un collectif de femmes en quête de réponses
Samuel Ramírez, ex-guérillero et syndicaliste, est une des figures d’opposition les plus exposées au Salvador. Il est le coordinateur du Mouvement de Victimes du Régime (Movir). Pourtant, cet engagement était loin d’être évident : « Au début, des amis me disaient « ils ont arrêté untel alors qu’il n’a rien fait » mais je n’y croyais pas ». Jusqu’au tournant. « Un jour, il y a eu un coup de filet, 200 jeunes paysans ont été arrêtés et incarcérés sans aucune procédure. Je me suis dit : là c’est bizarre. »
Ramírez redoute plus que tout le retour d’une dictature, comme celles qui ont précédé la guerre civile salvadorienne. Les accords de paix de 1992, qui ont ouvert la voie à la démocratie, sont un objet de mépris pour Nayib Bukele. « Je sais jusqu’où peut aller une dictature. Ceux qui ont vécu la guerre le savent. » Il craint un démantèlement total de l’État de droit.
Le collectif rassemble Ana, Concepción, Carmen et des dizaines d’autres femmes, en majorité des mères de détenus. Ensemble, elles sèchent leurs larmes, courent les tribunaux et cherchent des réponses. Ramírez souligne la solitude de leur combat. Plus aucune institution ne freine le pouvoir exécutif « y compris celles qui ont trait aux droits humains ». Une grande partie de la population ne veut pas entendre leurs plaintes.
Dans le centre animé de San Salvador, une femme sort de son travail et rentre à pied chez elle. « Les mères des jeunes en prison, je ne les critique pas mais elles se leurrent sur leur innocence, opine-t-elle, en tant que mère, on ne se rend pas compte de tout. Et s’ils sont en prison, c’est bien pour quelque chose. S’ils doivent sortir, ils sortiront. Car Dieu fait bien les choses et touche le cœur du président ».
94 % des personnes décédées dans les prisons de Bukele n’avaient pas de liens avec les gangs, selon l’ONG Socorro Jurídico. Parmi les victimes, des agriculteurs, des syndicalistes et quatre bébés.
- Les prénoms des femmes qui témoignent ont été modifiés ↩︎
URL de cet article: https://lherminerouge.fr/wp-admin/post.php?post=104885&action=edit
